Le Top 500 des enchères 2015-2025

ou la manière dont le marché aime encore les livres, à condition qu’ils consentent à faire un peu de bruit

Par Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde,
chargé des comparaisons fâcheuses, des enthousiasmes défensifs et des statistiques qu’on consulte en fronçant les sourcils

Amis bibliophiles, bonjour.

Il fut un temps où le bibliophile, pour se consoler des vulgarités ordinaires, pouvait se dire qu’au moins les ventes publiques conservaient un reste de hiérarchie. On y voyait bien passer quelques papiers historiques un peu trop fiers d’eux-mêmes, des manuscrits dont la réputation tenait davantage au nom qu’au texte, des documents politiques aidés par l’éloquence rétrospective; mais enfin le livre ancien, le vrai, l’imprimé de poids, l’exemplaire noble, le grand texte correctement servi par le papier, l’encre et la reliure, occupait encore le centre de la scène avec cette autorité tranquille qui sied aux choses ayant survécu à leurs contemporains.

Les dix dernières années ont légèrement troublé cet arrangement.

À parcourir les Top 500 annuels de Rare Book Hub entre 2015 et 2025, on voit apparaître un glissement de fond : le marché des enchères n’est plus tout à fait celui du livre, mais celui du papier désirable. La nuance est capitale. Le premier couronnait encore volontiers la typographie, la rareté bibliographique, la provenance lettrée, la beauté intrinsèque d’un exemplaire. Le second accueille avec des égards croissants tout ce qui peut être admiré de loin, raconté vite, assuré cher et montré sans trop d’explications : manuscrits célèbres, comics, cartes sportives, dessins originaux, documents historiques, et parfois même un livre, pourvu qu’il ait l’obligeance d’être prophétique, unique ou dûment sacralisé. Rare Book Hub le montre bien : les seuils d’entrée du Top 500 passent d’environ 74 200 dollars en 2015 à 119 700 en 2021, redescendent à 93 449 en 2023, puis remontent à 120 000 en 2024 avant un léger repli à 109 800 en 2025. Le marché monte, souffle, repart; mais dans ce mouvement, ce n’est pas toujours le livre qui mène la danse.

Il serait vain de s’en scandaliser. Les scandales en bibliophilie sont une activité de substitution pour amateurs inoccupés. Il vaut mieux regarder les choses avec calme. Ce que dit cette décennie n’est pas que le livre européen a cessé d’être désiré. Elle dit quelque chose de plus subtil, et de plus amusant : le livre européen n’est plus souverain par droit ancien; il doit désormais justifier sa supériorité à chaque apparition.

Et, à dire vrai, il y parvient encore assez souvent.

Le marché moderne préfère l’icône au volume

Le grand fait de la période est là. Le marché paie de moins en moins le livre comme livre, et de plus en plus l’objet comme emblème. En 2021, Rare Book Hub notait que pas un seul des dix plus hauts prix annuels n’était un livre imprimé. La précision devrait être gravée sur une plaque et suspendue au-dessus de certaines bibliothèques trop satisfaites d’elles-mêmes. Un Alde, un Estienne, un Elzévir de bonne maison, sagement couché dans son maroquin, a dû voir passer au-dessus de lui quelque document américain à la mine inspirée, quelque comic en cape, quelque carte sportive légèrement cartonnée, et comprendre soudain que le monde moderne accorde souvent davantage à ce qu’il reconnaît qu’à ce qu’il comprend.

Mais il faut aussitôt ajouter que ce déplacement ne chasse pas l’Europe; il la rend plus exigeante. Le livre européen survit très bien, à condition de ne plus arriver seul, comme naguère, avec sa seule bonne éducation. Il lui faut désormais de l’éclat, de l’origine, du prestige matériel, bref quelque chose qui oblige la salle à se taire une seconde.

Ce qui résiste : manuscrits, monuments, textes fondateurs

Le livre européen, entre 2015 et 2025, triomphe rarement comme simple livre rare. Il triomphe comme monument.

L’Europe médiévale et religieuse, d’abord, se porte avec une insolente santé. En 2015, le Talmud de Bomberg imprimé à Venise atteignait 9,322 millions de dollars, tandis qu’une Bible hébraïque anglaise de 1189 dépassait 3,61 millions et que les Évangiles de la reine Theutberge, manuscrit enluminé du IXe siècle, franchissaient 3,099 millions de livres. En 2021, un livre d’heures à l’usage de Paris, attribué à la sphère d’Anjou ou du Mans, montait à 3,63 millions de dollars. En 2024, le Crosby-Schøyen Codex, manuscrit copte ancien, atteignait près de 3,912 millions de livres. En 2025, une Bible hébraïque micrographiée d’Espagne vers 1300 dépassait encore 1,514 million de dollars. Il faut en conclure que lorsque l’Europe arrive vêtue de parchemin, d’or, de liturgie et de siècles, même le marché contemporain retrouve des manières.

L’Europe scientifique tient presque aussi bien. Là encore, ce ne sont pas les traités honorables qui triomphent, mais les livres qui ont déplacé le monde. En 2015, les Opticks de Newton dépassaient 1,33 million de dollars. En 2016, la Narratio prima de Rheticus, premier exposé imprimé de l’héliocentrisme copernicien, atteignait 2,400,420 dollars. En 2019, la Somma de Pacioli passait 1,215 million. En 2024, le De humani corporis fabrica de Vésale montait à 2,228 millions. En 2025, un texte attribué à Galilée atteignait 1,535 million de livres. Cela ne prouve pas que le marché lise; cela prouve seulement qu’il sait encore payer très cher les livres qu’il aurait dû lire plus tôt.

La littérature, enfin, n’est plus récompensée comme simple littérature. Elle doit se faire relique. Balzac, en 2017, avec le manuscrit d’Ursule Mirouët, dépassait 1,392 million d’euros. Proust, la même année, faisait déjà plus de 621 000 euros avec Du côté de chez Swann, avant de monter en 2018 à 1,723 million. Blake traverse la fin de période comme une sorte de prophète très liquide : Songs of Innocence and of Experience atteignait 4,32 millions de dollars en 2024, et Songs of Experience seuls encore 1,865 million en 2025. Le marché ne paie pas ici la simple rareté; il paie l’aura, ce qui est une forme de superstition plus distinguée.

La France : moins le livre “classique” que l’objet français irrésistible

Pour la France, la leçon est particulièrement instructive. Elle n’est nullement absente du haut de gamme; elle y demeure très présente, mais pas toujours sous la forme attendue par les dévots de l’édition originale.

La France brille d’abord dans ses manuscrits et livres d’heures. En 2020, Giquello plaçait très haut deux livres d’heures français, l’un autour de 850 014 euros, l’autre autour de 781 759. En 2021, le livre d’heures déjà cité, dans l’orbite parisienne ou angevine, montait à 3,63 millions de dollars. En 2018, un bréviaire parisien du XIVe siècle atteignait 805 200 livres. Le marché international dit ici quelque chose de fort simple : la France médiévale, avec ses miniatures, ses marges fleuries et sa dévotion enluminée, n’a besoin du secours de personne pour se faire désirer.

Elle brille ensuite dans les archives littéraires. Le marché aime moins la première édition française correctement conservée que le moment où l’œuvre est encore en train de se former. Le manuscrit, l’épreuve, l’exemplaire essentiel, voilà ce qui excite les fortunes. Balzac à 1,392 million, Proust à 1,723, Mallarmé à plus d’un million en 2015 : tout cela montre que la bibliophilie de prestige s’est rapprochée de la salle d’accouchement. L’amateur riche n’achète plus seulement un texte; il veut sa naissance, ou du moins l’illusion convenable d’y avoir assisté.

Il faudrait d’ailleurs compter, parmi les excitants artificiels de la période, l’affaire Aristophil, qui fit beaucoup pour persuader une partie du public que tout manuscrit signé d’un nom célèbre était voué à une ascension quasi providentielle. Soyons justes : Aristophil n’a pas fait monter tout le marché du livre ancien; elle a surtout déformé celui des manuscrits, autographes et pièces de prestige, en diffusant des valeurs souvent détachées des adjudications réelles. Le livre imprimé de bonne famille en fut moins affecté que la lettre illustre et le document qu’on acquiert surtout pour pouvoir annoncer qu’on le possède. Aristophil n’a pas enrichi la bibliophilie; elle a surtout survitaminé le culte de la relique.

Enfin — et c’est peut-être le plus révélateur — la France et la Belgique francophone brillent dans la bande dessinée et l’image narrative. Il faut ici prononcer le nom d’Hergé avec la gravité qu’on réserve d’ordinaire aux conciles. Rare Book Hub signalait déjà en 2015 qu’Hergé apparaissait dix fois dans le Top 500. En 2016, il devenait un phénomène massif avec vingt-six apparitions; On a marché sur la Lune atteignait 1,646 million d’euros, Le Sceptre d’Ottokar 1,203 million, et une autre version encore 910 244 euros. Les années suivantes confirmaient cette souveraineté : Tintin en Amérique, Tintin au pays des Soviets, puis en 2021 le dossier illustré de Dune autour de Jodorowsky et Moebius à 3,000,946 euros. Ce n’est pas un caprice de salle des ventes. C’est un signe profond : le collectionneur moderne veut voir la main avant le livre. Il aime la planche, le dessin, la matrice, l’étincelle initiale. Hergé et Moebius ne sont pas à côté de la bibliophilie; ils sont l’un de ses devenirs les plus profitables.

Les années maigres sont parfois les plus honnêtes

Il faut, du reste, se méfier des seules années triomphales. Une année moins brillante en chiffres est parfois plus révélatrice pour le goût.

Ainsi 2017, qui paraît relativement modeste au sommet, était presque une excellente année pour un œil européen. On y voyait Balzac, Galilée, Goya, Proust, un Quinte-Curce enluminé, des heures Aragon-Sforza, Hergé encore. Moins de tonnerre, sans doute; plus de tenue. On sent déjà le partage qui s’installe : d’un côté, les objets mondiaux, immédiatement racontables, qui captent les emballements les plus voyants; de l’autre, les objets de haute civilisation, qui ne renoncent pas à la valeur mais s’adressent à un cercle plus silencieux. Il n’est pas interdit de préférer ces derniers; cela évite parfois des conversations très longues avec des gens très satisfaits.

À l’inverse, 2024 et 2025 montrent un marché très haut de gamme encore vigoureux, avec respectivement vingt-neuf puis vingt-six lots au-dessus du million. Mais ce regain de force ne change pas la hiérarchie profonde. Pour entrer dans la danse, le livre européen doit arriver en habit de cérémonie : Blake, Vésale, Colomb, Galilée, Bible hébraïque castillane. Le volume simplement excellent, lui, continue souvent d’attendre dans l’antichambre avec cette patience toute humaniste qui sied aux chefs-d’œuvre mal entourés.

Le malentendu moderne

On aurait tort de conclure que la bibliophilie s’abêtit. Elle ne s’abêtit pas; elle se théâtralise. Le marché contemporain veut des objets qui puissent être à la fois possédés, montrés, résumés, reproduits et racontés. Le livre européen, surtout français, peut encore répondre à cette exigence, mais il doit pour cela accentuer ce qu’il a de plus irrécusable : la main, l’image, l’antériorité, l’exemplarité, la provenance, l’éclat matériel, la place dans l’histoire longue.

C’est pourquoi la belle édition simplement rare ne règne plus de droit. Elle ne manque ni de charme ni de prix; elle manque parfois d’effet. Or l’effet compte beaucoup. Un bibliophile du XIXe siècle y aurait vu une décadence. Il n’aurait pas eu tout à fait tort. Mais il aurait oublié que la bibliophilie a toujours aimé paraître plus pure qu’elle n’est. Elle s’est souvent couverte d’érudition pour mieux dissimuler qu’elle adorait déjà les trophées.

En cela, la période 2015-2025 n’invente pas une corruption nouvelle. Elle retire seulement un peu de fard à une vieille passion. Le marché a cessé de feindre qu’il préférait toujours le mérite silencieux à la gloire visible. Il aime ce qui frappe. Il le montre. Et il le paie.

Ce qu’il faut retenir, si l’on tient encore aux livres

Retenons donc ceci : le livre européen n’a pas disparu du très haut marché. Il y demeure, mais comme aristocratie, non plus comme bourgeoisie nombreuse. Il se vend très cher quand il est manuscrit, fondateur, enluminé, scientifique, prophétique, ou porté par une aura littéraire presque sacramentelle. La France, de son côté, conserve de sérieux avantages : ses manuscrits médiévaux, ses livres d’heures, ses archives littéraires, sa bande dessinée, et plus généralement tout ce qui prouve que sa culture n’a pas seulement produit des textes, mais des objets.

La conclusion n’a rien de mélancolique. Elle exige seulement un peu de fermeté. Le bibliophile européen ne doit pas se plaindre que le marché n’aime plus les livres; il doit constater qu’il les aime moins naïvement. Il leur demande davantage. C’est agaçant, parfois vulgaire, souvent instructif. Mais c’est aussi une invitation utile à distinguer, parmi les livres que nous prétendons chérir, ceux qui sont seulement rares de ceux qui sont véritablement nécessaires.

Et si quelque amateur des temps nouveaux préfère une carte sportive à un Pacioli, un comic en cape à un livre d’heures de Paris, ou quelque document historique surexcité à un beau manuscrit français, qu’on le laisse à ses joies. Les modes ont leurs emballements, et les fortunes leurs distractions. Elles passent. Les grandes choses, elles, reviennent toujours.

Le livre européen n’a donc pas perdu son rang.

Il a seulement cessé d’être servi en premier.

Cote de classement dans la Bibliothèque de la Guilde :
GUILDE / R-MAR / 2026 / 14
Rayon : Pathologie des prix, vanités de salle et survivances du bon goût

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