L’affaire Vrain Lucas: une grande escroquerie autour des lettres autographes au XIXe – Partie I

Amis Bibliophiles bonjour,

Je vous propose de découvrir l’une des plus grandes mystifications autour des documents anciens, l’affaire Vrain Lucas.

Michel Chasles (1793 – 1880) est un mathématicien français auquel doit d’importants travaux en géométrie. Son nom est attaché à la relation de Chasles (ab + bc = ac dans un quadrilatère), et on lui doit également le théorème de Chasles. Il a inventé le terme homothétie. Mais dans le petit monde de la bibliophilie et de l’autographe, le nom de Chasles est lié à l’incroyable escroquerie dont il fut la victime à la fin du XIXe siècle, et donc, irrémédiablement à celui du génial faussaire Vrain Lucas.

L'affaire Vrain Lucas: une grande escroquerie autour des lettres autographes au XIXe – Partie I
Michel Chasles

C’est en 1861 que cette escroquerie qui durera plusieurs années. A l’époque, Michel Chasles est âgé de 68 ans et est membre de l’Académie des sciences (en remplacement de Guillaume Libri, ce qui est assez cocasse). Héritier d’une riche famille de négocinats en bois, ancien élève de Monge, on a créé pour lui une chaire de géométrie à la Sorbonne. Célibataire endurci, il consacre sa vie aux mathématiques et on dit de lui qu’il est d’une nature très douce et très amicale.

L'affaire Vrain Lucas: une grande escroquerie autour des lettres autographes au XIXe – Partie I (2)
Vrain Lucas

Vrain Lucas (1816 – 1881) est à l’opposé. D’extraction très modeste, il apprend malgré tout à lire et écrire. C’est un autodidacte qui
sera « successivement clerc d’avoué, greffier près le tribunal de Châteaudun puis commis au Bureau des hypothèques en 1847. En 1852, il se rend à Paris pour obtenir le poste de catalogueur à la Bibliothèque impériale (l’actuelle BnF) mais il n’est pas accepté, sous le prétexte qu’il n’est pas bachelier. Il pose également sa candidature à la librairie Auguste Durand, auprès de laquelle il est recommandé, mais n’est pas retenu, sous le motif qu’il ne sait pas le latin. Devant nourrir sa famille, il accepte le poste de placier dans le cabinet généalogique Courtois-Letellier dont la vocation principale est de produire de faux arbres de noblesse aux bourgeois en mal de titres. Il acquiert là une habileté peu commune à contrefaire les supports et les écritures, notamment en faisant vieillir à la chandelle et à l’eau sale les encres et les papiers… ».

En 1861, Vrain Lucas prend contact avec Chasles sur la base de leur origines communes, l’Eure et Loire. Il sait que le mathématicien est amateur de documents historiques. Chasles partage avec Vrain Lucas sa passion pour les documents historiques et confie son rêve d’écrire un ouvrage fondé sur des documents authentiques. Vrain Lucas reviendra le voir peu après avec trois lettres de Molière, Racine et Rabelais. C’est le début d’un engrenage qui durera près de 6 ans et concernera plus de 27 000 fausses lettres vendues par Vrain Lucas à Chasles, pour près de 150 000 francs de l’époque (près de 600 000 euros actuels selon Frédéric Castaing).

Curieusement, et c’est l’une des questions que pose cette affaire, une relation naît pendant quelques années entre les deux hommes que tout sépare: un faussaire qui trouve là le moyen d’exprimer cette forme d’art et de subvenir à ses besoins, et un membre de l’Institut, fasciné par les lettres, dont certaines touchent directement à son domaine de prédilection, les mathématiques, et qui causeront leur perte à tous deux. Comme tout amateur qui se se voit proposer des documents uniques, Chasles vit probablement là les plus années de sa vie de collectionneur, et l’on peut imaginer que la relation qui le lie à Vrain Lucas est une relation de dépendance, fondée sur la confiance…

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Le faux laissez-passer accordé par Vercingétorix à Pompée

Il semble aujourd’hui qu’une escroquerie d’une telle ampleur, et d’une telle longueur au fil des ans (27 000 lettres, sur 6 ans) ne pouvait en quelque sorte exister que parce que c’était Chasles, et parce que c’était Vrain Lucas; ils se sont en quelque sorte trouvés.

L’affaire éclate en 1867 à l’Académie des Sciences, le 15 juillet, quand Chasles présente ses lettres entre Pascal et Newton, qui remettent en question la théorie de la gravité par l’anglais. Aussitôt, des invraisemblances apparaissent et pour répondre aux sceptiques, Vrain Lucas alimente Chasles avec d’autres lettres: qu’une lettre ou l’un de ses passages soit remis en question, Chasles averti Vrain Lucas, qui fournit d’autres lettres venant répondre aux objections. C’est l’engrenage, la polémique enfle, c’est une bulle qui finira par exploser… et qui pose la question de la duperie réelle de Chasles à un certain moment.

L’un des points clefs des objections faites aux lettres en Pascal et Newton, c’est qu’à l’époque supposée où elles ont été écrites, Pascal à 33 ans… et Newton 11 ans. La polémique est énorme, elle franchit les frontières, mais malgré tout, et c’est fort étonnant avec le recul, le débat continue. Mais la machine est lancée et pendant près de 2 ans, Vrain Lucas répondra aux objections des détracteurs de Chasles. Histoire folle quand on la considère plus d’un siècle plus tard, l’Académie française elle-même prend le parti de Michel Chasles.

Concernant Newton et Pascal, des membres de l’Institut font observer à Chasles que l’écriture des documents présentés est très différente de celle des lettres qui sont historiquement certifiées écrites par Pascal. Face aux doutes qui se font jour dans l’esprit des académiciens, Chasles se trouve contraint d’indiquer qu’il tient ces lettres de Vrain Lucas. En 1869, craignant de voir lui échapper des pièces importantes, Chasles fait surveiller Vrain Lucas par la police pendant un mois. Chasles réclamant à Vrain Lucas trois mille autre pièces qu’il tarde à fournir, le mathématicien craint qu’il ne vende à l’étranger ces pièces inestimables et se résout à le faire arrêter pour escroquerie et abus de confiance. Il est incroyable de constater qu’au bord de l’abîme, Chasles semble encore croire à l’authenticité des lettres.

Arrêté le 9 septembre 1869 pour escroquerie et abus de confiance, interrogé et rapidement confondu avec l’aide de deux experts paléographes, Henri Bordier et Émile Mabille, le faussaire passe aux aveux. Au cours du procès, l’avocat impérial, à la sidération puis à l’hilarité de la salle, donne lecture des faux autographes suivants :
une lettre d’Archimède à Hieron ;
une lettre d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine, à Aristote ;
une lettre de Thalès, sage de la Grèce, au prince Ambigat, roi des Gaules ;
une lettre de la reine Cléopâtre à Jules César ;
un laissez-passer de Vercingétorix pour Pompée ;
une lettre de Lazare le ressuscité à Saint Pierre ;
une lettre de Marie-Madeleine à Lazare le ressuscité ;
une lettre de Charles Martel au duc des Maures ;
une lettre de Charlemagne à Alcuin.
Le 16 février 1870, Vrain Lucas est condamné par la 6e chambre correctionnelle de la Seine à deux ans d’emprisonnement et 500 francs d’amende ainsi qu’aux dépens. Il a, sur une durée de seize ans, forgé plus de de 29 472 autographes, lettres, documents et manuscrits émanant de 660 personnalités, et s’échelonnant de l’Antiquité classique au siècle des Lumières, et au total soutiré près de 140 000 francs or à sa victime.

Le 13 septembre, Chasles doit reconnaître qu’il a été berné et expliquer comment il a acheté un si grand nombre de faux dus à Vrain Lucas et combien il a perdu d’argent dans cette malheureuse affaire, qui de surcroît l’a ridiculisé auprès de ses collègues de la communauté scientifique.

Après le procès de 1870, les 27 320 faux autographes vendus à Chasles par Vrain-Lucas sont détruits à l’exception d’un petit nombre d’entre eux, qui sont offerts par Bordier et Mabille « avec la permission de l’autorité judiciaire » au département des manuscrits de la BnF et réunis en un volume de 180 folios conservé sous la cote N(ouvelles) A(cquisitions) F(rançaises) 709N (vous pouvez les retrouver ici: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b525049362)

En 1872, après sa sortie de prison de Mazas où il a rédigé un plaidoyer, Vrain Lucas commet d’autres délits (vols de livres rares dans des bibliothèques, abus de confiance) et est arrêté le 18 février 1873 puis condamné de nouveau à trois ans de prison. En 1876, il écope à nouveau de quatre autres années de prison. Sa dernière peine purgée, il regagne l’Eure et Loire et se livre au commerce des livres anciens à Châteaudun, où il meurt en 1881.

H

Michel Chasles et Denis Vrain-Lucas ont fourni à Alphonse Daudet de quoi nourrir son roman, L’Immortel, paru en 1880

 

La lettre du bibliophile

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Le Codex Salixtinus retrouvé dans un garage ou le Nom de la Rose au pays des Ibères…

Le Codex Salixtinus retrouvé dans un garage ou le Nom de la Rose au pays des Ibères…

Amis Bibliophiles bonjour,

« – Bonjour Monsieur, Police Nationale, pourriez-vous nous expliquer ce que vous faites avec ce vieux livre dans votre garage?
– Euh, chef, il a l’air ancien, m’étonnerait pas qu’on soit sur une piste, c’est pas écrit en espagnol, enfin je ne crois, ça doit être de l’italien, j’ai entendu parler d’un vol à Naples…
– Taisez-vous imbécile! Monsieur, je répète, que fait ce vieux livre dans votre garage? Il n’y a aucune image de voiture à l’intérieur…
– Ma signor, je vais tout vous expliquer… ».
Voilà à peu près la scène qui s’est déroulée il y a quelques jours en Espagne, où un miracle s’est produit. En effet, le  Codex Calixtinus, ou « Livre de Saint-Jacques », un manuscrit historique, artistique et religieux du XIIe siècle qui avait été volé il y a un an dans la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle. Daté des années 1140 et considéré comme l’un des premiers guides de voyage, il décrit le chemin qu’empruntaient les pèlerins pour se rendre à Compostelle, avec moult détails et informations sur les sources, les coutumes locales, les habitants des contrées traversées, l’emplacement des églises, etc.

L’ouvrage inestimable a été retrouvé dans un sac plastique au fond d’un vieux carton, jeté au milieu d’un garage empli de détritus. Malgré ses conditions de conservation peu adaptées (qui font sourire quand on pense au soin maniaque de certains bibliophiles) le livre serait en état parfait. 


Le suspect est un électricien, arrêté avec plusieurs membres de sa famille, qui aurait dérobé puis écoulé un certain nombre d’objets sacrés de la cathédrales, dont des manuscrits, et une somme de 1.2 million d’euros en espèces qui proviendrait du vol des dons faits par les fidèles ou hélas de la revente d’autres objets.
Plusieurs mobiles sont avancés, l’argent certainement, mais aussi peut-être la vengeance puisque l’électricien réclamait 40 000 euros aux religieux pour des travaux non payés (les voies du Seigneur, etc.). El Païs affirme aussi qu’une « étroite relation personnelle » s’était nouée entre l’électricien et le religieux octogénaire chargé de garder le Codex , jusqu’à ce qu’une mésentente en fasse « des ennemis à vie ».


Habituellement entreposé dans une salle de la cathédrale à laquelle n’avait accès qu’une demi-douzaine de personnes, le précieux document s’était volatilisé le 5 juillet 2011. Le coffre dans lequel il était gardé n’avait pas été forcé et aucune effraction n’avait été commise. Oui mais voilà, il semble que les clefs étaient posées sur le coffre (il est vrai qu’à 80 ans et quelque, on est parfois distrait). Et comme à plus de 80 ans on est parfois pudique, aucune caméra de sécurité n’était installée dans la salle… Sans parler des difficultés économiques actuellement traversées par l’Eglise espagnole qui avait préféré ne pas assurer cet ouvrage estimé 6 millions d’euros mais à mon sens évidemment inestimable. Applaudissements!
Moins amusant, et qui nous rappelle certains amis bibliothécaires peu scrupuleux ou étourdis, les responsables de l’église avaient été incapable de donner la date de disparition du Codex, auquel une petite demi-douzaine de personnes seulement avaient accès. 
Encore moins amusant, enfin à mes yeux d’athée, les confidences du religieux chargé de la « surveillance du Codex », qui avait affirmé: « Si je suspecte quelqu’un, je ne le dis pas. Parce que c’est pécher de porter des jugements téméraires ». Tu m’étonnes! Ca a un parfum de Nom de la Rose tout ça…

Bref, des églises pas mieux gardées que les bibliothèques, mais il sera beaucoup pardonné aux religieux, parce qu’ils ouvrent leurs portes aux chercheurs. (Nan, en fait je déconne… Sourire). 
En vérité, ça me rend malade, on devrait leur enlever le livre à ces abrutis. Et le mettre dans une bibliothèque (Nan, en fait je déconne encore… Sourire). Je vais encore me faire taper dessus par les bibliothècophiles moi :))) Mais la bêtise, ça me rend malpoli. En plus je m’énerve pas, j’explique.

H
Si vous voulez vous faire peur, regardez cette vidéo: http://cultura.elpais.com/cultura/2012/07/04/actualidad/1341408469_649818.html

Que nous dit Wikipédia sur le Codex en quelques lignes?On désigne sous le nom de Liber Sancti Jacobi ou Livre de Saint Jacques, les textes réunis dans le manuscrit appelé Codex Calixtinus qui était conservé à la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle jusqu’à ce qu’il y fût dérobé en juillet 2011. Il a été retrouvé un an après dans un garage à proximité de Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est une compilation d’un ensemble de textes antérieurs, liturgiques, historiques et hagiographiques dont les rédactions successives s’échelonnent sur deux ou trois siècles. On s’accorde à dater ce manuscrit d’environ 1140 (date du dernier miracle décrit). Il fut établi à la gloire de saint Jacques le Majeur pour servir à la promotion de Compostelle. Il n’existe qu’une seule traduction intégrale en français de ce manuscrit. Elle a été établie par Bernard Gicquel, à l’initiative de la Fondation David Parou Saint-Jacques. Elle a été publiée en 2003 par les éditions Tallandier sous le titre La légende de Compostelle, le Livre de Jacques (ISBN 2-84734-029-7). La traduction est précédée d’une importante analyse critique (200 pages écrites par l’auteur) et suivie d’une Postface sur l’histoire de ce manuscrit écrite par Denise Péricard-Méa.C’est pour donner plus de crédit à leur ouvrage, que ses auteurs composent une lettre fictive, dite « apocryphe », soi-disant « signée » de Calixte II, alors qu’il est déjà mort, (né vers 1060 – élu pape en 1119 – mort en 1124) et la place en tête de ce recueil consacré à la gloire de saint Jacques. C’est pourquoi celui-ci est parfois désigné sous le nom de Codex Calixtinus.Le premier exemplaire connu fut celui de Compostelle vers 1150. C’est l’un des deux exemplaires précieusement conservés aux archives de la Cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, l’autre dit de Ripoll, est conservé à Barcelone.> C’est l’Église de Rome qui, la première, accueillit avec empressement ce livre ; on le trouve écrit en effet dans bien des endroits : à savoir à Rome, dans les parages de Jérusalem, en France, en Italie, en Allemagne, en Frise et principalement à Cluny. 
Le guide qui est le dernier Livre du Codex Calixtinus fut (publié) édité en latin pour la première fois dans sa totalité en 1882, par le père Fidel Fita, titulaire de l’Académie royale de Madrid, avec le concours de Julien Vinson, Professeur de langue orientale vivante. Il ne comportait pas le titre de guide qui n’existe pas dans le manuscrit. Ce titre n’a été donné qu’en 1938 lors de la traduction en français de ce dernier Livre par Jeanne Vielliard. Bien qu’il n’en représente qu’un dixième environ, ce guide est souvent confondu avec l’ensemble de l’ouvrage qui n’a été traduit dans son intégralité qu’en 2003 par Bernard Gicquel. La légende de Compostelle, Le livre de saint Jacques, Paris, Tallandier, 2003, à l’initiative de la Fondation David Parou Saint-Jacques.  Le Codex Calixtinus comprend cinq livres. Il est composé de 225 folios recto-verso de 295 × 214 mm, mais on a rogné les feuillets trop grands lors de sa restauration en 1966, sur une colonne de 34 lignes par page (sauf exceptions) dont l’auteur principal est surnommé le Scriptor I (littéralement, Rédacteur 1). On avait arraché le livre IV en 1609 (par accident ou par vol ?) et il y fut réintégré pour l’occasion.La Lettre du pape Calixte II qui ouvre le livre, occupe le recto et le verso des deux premiers folios. L’auteur, qui se dit être le pape Calixte II, raconte comment il collecta de nombreux témoignages au sujet des bienfaits de saint Jacques, « parcourant les terres et les provinces barbares pendant 14 ans ». Il explique aussi que le manuscrit résista à tous les périls possibles : incendies, noyades, etc. La lettre est adressée « à la très sainte assemblée de la basilique de Cluny» et à « Diego, archevêque de Compostelle ».

9 Commentaires

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    Plus sérieusement, je vous recommande de consulter le lien vers Gallica : il y a de véritables pépites …

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