La reliure contemporaine: le relieur madrilène Juan Antonio Fernandez Argenta

Amis Bibliophiles bonjour,

Parlons aujourd’hui de la reliure contemporaine qui, de concert avec ce qu’elle valorise, constitue une des bibliophilies possibles. D’autant plus courageuse qu’en accompagnant des créateurs aussi exigeants que par le passé, elle peut se targuer d’avoir favorisé un renouvellement jamais atteint des formes les plus élaborées du livre. Depuis exactement un siècle que Jacques Doucet a confié à Pierre Legrain le soin de rénover sa bibliothèque, les relieurs essentiels n’ont cessé de rejeter les modèles hérités du passé, de respecter l’identité profonde du livre, d’en renouveler les formes et de lui assurer une constitution parfaite dans sa technique et son fonctionnement. En fait, la reliure moderne s’est surtout de plus en plus affirmée comme expression profonde de son créateur, tel qu’il est en permanence, mais tel aussi qu’il se change et s’enrichit en marquant sa différence d’avec ses confrères. Elle donne à voir ce qui, la veille, était encore insoupçonné, bien que les connaisseurs, en suivant l’évolution des meilleurs relieurs, finissent par reconnaître chacun à ses trouvailles.

Pour s’en convaincre, il faut parler des œuvres. La philosophie ne suffit pas. Nous prendrons l’exemple d’une plaquette dont l’auteur n’est autre que Paul Bonet, sans conteste un des relieurs les plus importants du dernier siècle. Ce petit ouvrage d’une bonne vingtaine de pages a pour titre : Conceptions personnelles sur le problème de la décoration du livre. Au cours du mois de mai 1950, il a été imprimé en 200 exemplaires par les élèves de l’École Estienne, sous la conduite de leur professeur Robert Bonfils. Ami de Bonet, celui-ci était aussi membre fondateur de la Société de la Reliure Originale. Le texte qui évoque l’intérêt d’une approche intime de la littérature et des mouvements artistiques contemporains, plaide éloquemment pour la liberté créatrice du relieur. Il reste toutefois, de l’aveu même de son auteur, en deçà de la cohérence et des subtiles variétés d’une mise en page et d’une typographie particulièrement réussies.

L’exemplaire dont il est ici question a été pris en charge en 2015 par le relieur madrilène Juan Antonio Fernandez Argenta (né en 1969). Après des études d’arts graphiques, celui-ci a d’abord réalisé des reliures classiques, dans la tradition conservatrice espagnole. L’ouverture déterminante à la modernité introduite à Madrid par Ana Ruiz-Larrea (elle-même, formée à Bruxelles), par la façonnière Martine Mélin et la doreuse Hélène Jolis, toutes deux techniciennes françaises de haut vol, achève d’orienter le jeune Argenta. À la confluence du savoir-faire, de l’inventivité plastique et de l’élégance française avec la maîtrise du travail au composteur et à l’or fin dont son pays a conservé la pratique, l’intéressé réalise des décors originaux qui lui valent la reconnaissance nationale (voir, notamment : http://www.aquiseencuaderna.com/argenta.html).

Les journées Éphémère, organisées annuellement par l’ARO ont élargi jusqu’à Paris le cercle des collectionneurs intéressés par les reliures d’Argenta qui comptent, à présent, parmi les valeurs sûres de notre époque. Encore faut-il légitimer cette appréciation flatteuse dont les variantes superlatives (« bonne, belle, superbe, etc.  ») ne reflètent que la subjectivité du commentateur. Les questions essentielles doivent trouver une réponse  : « En quoi une telle reliure est-elle réussie ? Par delà les sensibilités respectives, quelles raisons justifiant l’estime des uns permettent-elles aux autres d’en discuter et d’assurer par l’échange la justesse d’un jugement de goût exercé sur une reliure ? ».

La plaquette dont il est question n’est pas illustrée et sa modestie l’éloigne des grands formats aux effets coruscants (mosaïque, couleur et dorure au filet, irradiantes, etc.) qu’affectionnait Paul Bonet. Argenta a choisi de l’aborder par ce qui plastiquement la distingue et constitue, pour lui, un langage familier. La typographie et le décor par la lettre constitueraient des moyens assez banals si, usant de toutes les libertés de l’art, les relieurs n’avaient cessé depuis un siècle d’en réinventer les formes, voire de réviser la fonction même du titre au sein d’un décor.

En proclamant : « à chaque livre, sa reliure ! », Henri Beraldi en avait implicitement défini le programme dès la fin du xixe siècle. On allait abandonner les casaques plus ou moins uniformes où, sur les rayonnages, le titre poussé au dos distinguait chaque ouvrage de ses voisins. Désormais réduite aux formes subalternes de l’ex-libris, l’appartenance à une collection ne justifierait plus certains aspects d’un décor où la succession des styles marquait celle des époques et où l’habileté relative de l’artisan distinguait les réussites. L’intervention prendra peu à peu un autre sens, à mesure que l’individualisation, menée sur le champ formel, se référera plus ou moins allusivement au contenu de l’ouvrage et qu’elle se chargera de révéler la personnalité même du relieur. Considérée de plus en plus comme une expression de soi, la reliure revendiquera être « d’art » (ou, plus récemment, « de création ») pour signifier qu’elle entend déborder d’un statut mineur que l’on dit être « appliqué ».

Dans un tel contexte, le titre au dos continuera à se justifier et, même, à la suite des cartonnages d’éditeur, se verra souvent renforcé, par une redondance fréquente sur le premier plat. À ce jeu, il allait, sur l’un comme sur l’autre, perdre en lisibilité immédiate ce qu’il gagnait en liberté et créativité. Des relieurs de première force comme Pierre Legrain (hypertrophie de l’initiale et de la dernière lettre, disposition circulaire, etc.), comme Rose Adler (contraste des alignements gauche et droit « en drapeau », complexité des ordonnances, césure des mots, invention  de caractères, etc.) ou Paul Bonet (ajours entre lettres de duralumin, variations sur les Calligrammes d’Apollinaire) donnèrent le la d’une fantaisie de plus en plus grande. D’une manière amusée et un style bien à elle, Monique Mathieu jouera parfois du titre pour fonder certains décors très frais. Des anciens de l’école Estienne (Pierre-Lucien Martin, Michel Richard, Alain Devauchelle, François Brindeau) qui y avaient appris à composer et à jouer de la typographie en ont tant varié les dispositions, les combinaisons, les éclatements, les inversions, les ondulations, les niveaux, etc. qu’on ne peut imaginer de solutions qu’ils n’aient pas conçues et adoptées.

C’est pourtant en s’appuyant sur l’exercice le plus classique du pur métier de doreur que Juan Argenta va inventer une nouvelle manière de désigner l’ouvrage.

 

La composition de la jaquette d’origine servira de structure de base à un titre confondu avec le décor et c’est à rebours de la lisibilité que le relieur va opérer. La conjonction, sur une peau de veau opaline, d’un très petit corps de lettre dont la perception nécessite une attention rapprochée et d’un autre caractère plus élevé dont l’artiste brouille la lecture par annulation des espaces typographiques et oblitération des lettres les unes par-dessus les autres, sert paradoxalement la justesse du projet. La curiosité du lecteur alors l’emporte. Elle s’autorégénère sans cesse dans un chassé-croisé tenant de la devinette et d’une pure poésie typographique soutenue par les couleurs irisées du film œser qui s’apparentent aux tonalités des couleurs d’impression. Les tensions, ainsi délibérément créées, prennent à revers ce que d’ordinaire on attend du titrage et mettent en évidence l’intervention devenue majeure du relieur. Visant autre chose que le rôle de la scolaire étiquette, elle affirme, par une sorte d’oxymore visuel, qu’un décor ainsi constitué peut gagner en force à rapprocher les termes éloignés du lisible et de l’illisible. Ce n’est pas autre chose que réalise la poésie avec des mots.

Les esprits moins rôdés à de telles pratiques se consoleront d’apprendre qu’une telle reliure est parfaitement exécutée et n’a donc rien de commun avec des productions un peu passe-temps où nombre d’amateurs répètent avec des bonheurs variables des formules à la mode. Ils constateront aussi  qu’en étant habilement intégrée au reste, la fonction pratique de reconnaissance dévolue au titrage est rencontrée au dos d’une boîte revêtue de shantung qui protège le livre et sa reliure des atteintes du temps.

Tout le monde enfin observera qu’un véritable artiste comme l’est Juan Argenta s’identifie à la continuité de ses démarches et à la variété de ses propositions. En 2012, déjà, il avait relié le premier numéro de la même plaquette truffée d’une belle lettre de Paul Bonet adressée à Robert Bonfils. En cette occasion, Argenta avait fixé son propos où le curieux salmigondis des caractères typographiques dansant sur un air de totale liberté donnait déjà la mesure d’une affirmation qui a gagné trois ans plus tard en rigueur minimaliste.

 

Cet approfondissement de soi que guettent les avisés collectionneurs de reliures contemporaines les font compagnons d’une belle aventure. Celle-ci , finalement, enjambe le temps et l’on peut imaginer que Paul Bonet qui avait tant le sens de la lettre qu’il ne se lassait pas d’honorer à sa façon les Calligrammes d’Apollinaire, eut été ravi de voir poétiquement réinterprété, trois quart de siècle après lui, une œuvre qu’explicitement, il souhaitait être lue dans un esprit contemporain.

Voilà pourquoi j’aime cette reliure qui me permet de rappeler, dans ce blog très accueillant dont les options ordinaires portent vers des livres plus anciens, que, par-delà l’injustice d’une fortune critique actuellement tiède à soutenir les efforts des relieurs contemporains, les valeurs de création sont celles qui finissent, inévitablement, par compter aux yeux de l’histoire.

André L.

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Germinal – Petite enquête sur les lettres, les reliures, les libraires et l’alchimie des prix

Germinal de Zola, première édition

Un libraire demande 17 000 euros pour un Germinal de 1885, un des 150 exemplaires sur Hollande, relié par Alfred Farez. S’y ajoute une lettre autographe de Zola à Octave Mirbeau, datée du 15 mars 1885. Farez n’a travaillé sous son propre nom qu’à partir de 1909.

Par Alcide Raturon, bibliophile errant, membre correspondant de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Hier, Zola nous parlait d’Argent. Aujourd’hui, le marché lui répond.

À peine a-t-on fini de comparer quelques exemplaires de L’Argent qu’un Germinal vient vous regarder de haut, du sommet de ses 17 000 euros. Le chiffre mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Il mérite examen. Car enfin, qu’achète-t-on ici? Un livre? Une lettre? Une réunion heureuse?

La question n’est pas seulement piquante. Elle est, je crois, très actuelle. Car il ne s’agit plus seulement de savoir si un libraire vend cher, si une salle des ventes vend bas, si l’amateur a eu de la chance ou s’il s’est fait tondre avec élégance. Il s’agit de comprendre comment un objet bibliophilique se transforme, sous nos yeux, en objet de vitrine, puis en objet de récit, puis en objet de prestige — et comment, à chaque étape, son prix apprend à enfler sans toujours perdre contenance.

Le cas est simple.

Un grand libraire propose aujourd’hui un Germinal de 1885, édition originale, un des 150 exemplaires sur Hollande, relié en demi-maroquin rouge à coins signé Alfred Farez, avec couvertures et dos conservés, enrichi d’une lettre autographe signée de deux pages de Zola à Octave Mirbeau, datée du 15 mars 1885, lettre portant précisément sur Germinal et sur le naturalisme, avec en outre une provenance qui n’est pas pour déplaire: Fondation Napoléon / bibliothèque Martial Lapeyre. Prix demandé: 17 000 euros.

Dix-sept mille.

On peut, bien sûr, admirer. On peut aussi calculer. Et le bibliophile qui ne calcule jamais finit généralement par enrichir surtout les autres.

Commençons donc par le commencement. Non par l’admiration, mais par la dissection.

Le relevé continue sur le site : l’adjudication d’un autre Hollande chez Ader en juin 2024, le prix courant d’une lettre de Zola sur Germinal, et la date à partir de laquelle Alfred Farez a signé ses reliures sous son propre nom.

Il y a, d’abord, le livre. Et quel livre. Germinal n’est pas une médiocrité de fin de catalogue, ni un Zola secondaire que le maroquin viendrait charitablement relever. C’est l’un des grands titres, l’un des volumes qui portent à eux seuls une part de la légende zolienne. L’édition originale sur Hollande a donc, naturellement, un poids, un prestige, une assise. Personne ne contestera qu’un tel exemplaire vaille cher.

Mais combien?

C’est ici qu’il faut quitter la religion pour entrer dans la comparaison.

En vente publique, un Germinal sur Hollande ne se conduit pas d’ordinaire comme un prince oriental. Chez Ader, en juin 2024, un autre exemplaire sur Hollande, relié en demi-maroquin grenat à coins signé Bernasconi, avec couverture conservée, et déjà enrichi d’une lettre autographe signée ainsi que d’une carte de visite autographe, a été adjugé 2 780 euros frais compris. Deux mille sept cent quatre-vingts. Voilà un repère. Il ne dit pas toute la vérité du marché, mais il dit au moins qu’un Hollande de qualité, déjà poussé un peu au-dessus de son simple état bibliographique par des pièces autographes, peut encore vivre dans ces eaux-là sans s’y noyer.

On objectera, avec raison, qu’une adjudication n’est pas un prix de librairie. Très bien. Personne ne demande au libraire de se mettre à genoux devant le marteau nu. Entre la salle et la boutique, il y a du loyer, du temps, du stock, du regard, de la sélection, de la mise en fiche, de la vitrine, des charges et parfois même du talent. Tout cela mérite rémunération. Mais on parle ici non d’un écart ordinaire, non d’une marge ferme et virile, mais d’une ascension presque mystique: de moins de trois mille euros à dix-sept mille. À ce niveau, l’on n’est plus dans le commerce du livre; on entre dans la fabrication de l’aura.

Passons maintenant à l’autre moitié de l’ensemble: la lettre.

Ici encore, le marché existe, il est visible, il n’a rien d’ésotérique. Chez Koegui, on trouve une lettre de Zola à Hippolyte Fournier, explicitement au sujet de Germinal, proposée à 2 000 euros. C’est une belle lettre, non une bluette sans conséquence. Elle touche à la réception critique du roman, à cette accusation d’avoir composé une œuvre de haine, à la défense par Zola de son impartialité, à son effort pour dire: je n’ai pas insulté le peuple, j’ai regardé les faits.

Chez le même libraire, une autre lettre, à Charpentier, est proposée à 1 500 euros. Elle touche, elle aussi, à Germinal, mais du côté de la fabrique du livre, des épreuves, du travail en cours, de cette vie matérielle de l’œuvre que les bibliophiles goûtent d’ordinaire avec une gravité de chapelain.

Et sur eBay, de surcroît, l’on voit passer d’autres lettres de Zola, parfois à des prix plus élevés, parfois moins, parfois sur les Rougon-Macquart, parfois sur des sujets connexes, parfois plus banales, parfois très bonnes, mais toujours à des niveaux qui donnent la mesure d’un marché. Il existe donc bien un marché de la lettre zolaienne; il existe bien un marché de la lettre touchant à Germinal; et ce marché, même dans ses moments de bravoure, ne grimpe pas spontanément jusqu’aux altitudes où certains livres apprennent à manquer d’oxygène.

Si l’on additionne alors grossièrement les choses — exercice vulgaire, certes, mais parfois salutaire — on obtient ceci: un beau Germinal sur Hollande autour de 2 500 à 3 000 euros; une lettre de Zola sur Germinal autour de 1 500 à 2 500 euros, si l’on veut se montrer large, aimable, presque complaisant; puis quelques centaines d’euros pour une insertion propre sur onglet par un relieur soigneux. Bref, un ensemble fort honorable, bibliophiliquement cohérent, même très séduisant, pour une somme qui reste très inférieure à 17 000 euros.

Très inférieure.

C’est ici que le chiffre cesse d’être seulement haut pour devenir intéressant. Il oblige à se demander par quelle alchimie exacte on y arrive.

Car il y a bien une alchimie.

Et comme souvent dans les belles opérations de transmutation, on prend soin de vous montrer l’or sans trop insister sur le plomb d’origine.

Le libraire ne vend pas seulement un Hollande, une lettre et un morceau de maroquin. Il vend d’abord la bonne lettre. Non une lettre quelconque, non une lettre de service, non un billet d’excuse ou une recommandation de troisième ordre. Il vend une lettre à Mirbeau. Et Mirbeau, cela compte. Mirbeau n’est pas un nom qu’on pose sur une notice comme un petit nœud de ruban. Il est un lecteur, un allié, un médiateur de premier plan, un nom qui donne immédiatement à l’autographe une profondeur littéraire et historique supérieure. Une lettre à Mirbeau sur Germinal, c’est plus qu’une lettre sur Germinal.

Très bien.

Le libraire vend ensuite la bonne rencontre. Il ne vous dit pas seulement: voici un livre, voici un feuillet. Il vous dit, ou plutôt il vous laisse entendre: voici une union naturelle, voici un accord, voici une évidence. Le livre et la lettre se répondent. Le texte imprimé et la voix autographe se regardent. Le roman et son commentaire privé forment un tout. Vous n’achetez plus deux choses; vous achetez leur justesse mutuelle.

Très bien encore.

Le libraire vend enfin le confort intellectuel. L’amateur n’a pas à chercher lui-même un Hollande, une lettre, un bon destinataire, un montage convenable, une insertion propre, une cohérence bibliophilique. On lui évite la patience, l’enquête, le doute, les faux rapprochements, les maladresses d’assemblage. On lui sert une pièce déjà pensée. Un exemplaire non seulement enrichi, mais interprété.

Et c’est ici que le piège devient charmant.

Car tout cela vaut une prime. Une vraie prime. Une prime légitime, même.

Mais vaut-il une telle prime?

J’en doute.

Et je le doute d’autant plus qu’un détail, en bibliophilie, n’est jamais un détail. La reliure est signée Alfred Farez. Or Alfred Farez commence sa carrière sous son propre nom en 1909. Zola meurt en 1902. Cela signifie une chose très simple, très claire, très têtue: l’unité matérielle actuelle de l’exemplaire est nécessairement postérieure à la mort de Zola.

Attention: cela ne prouve pas que la lettre ait été ajoutée hier. Cela ne prouve pas davantage qu’elle ait été jointe dès 1910. Cela ne prouve pas qu’un marchand récent se soit amusé, un soir de pluie, à jouer du canif et de l’onglet. Cela prouve seulement, mais cela prouve sûrement, que l’ensemble que l’on admire aujourd’hui n’est pas, dans sa forme actuelle, un ensemble authorial originel.

Autrement dit: nous ne sommes pas devant une relique intacte de Médan. Nous sommes devant une cohérence posthume.

La nuance est décisive.

Car la prime de cohérence ne vaut pas le même prix selon qu’elle procède de l’histoire ou de l’habileté. Dans un cas, on paie une survivance. Dans l’autre, on paie une composition. Les deux peuvent être belles. Les deux peuvent même être désirables. Mais il n’est pas interdit de les tarifer différemment.

Ajoutons encore, pour nourrir la réflexion, qu’en 2011, De Baecque proposait déjà un autre Germinal sur Hollande, numéro 123, en demi-reliure à coins signée Alfred Farez, avec couverture et dos conservés, sur une estimation de 500 à 700 euros. Je n’ai pas retrouvé le résultat d’adjudication, et je ne commettrai pas l’indignité d’inventer un marteau pour les besoins d’une thèse. Mais l’estimation seule suffit à rappeler qu’un Farez sur Hollande n’a pas toujours vécu, dans l’imaginaire du marché, à des altitudes himalayennes.

Ce rappel est salutaire. Il ne détruit rien. Il remet simplement un peu de gravité terrestre sous des ailes un peu trop fières.

Résumons.

On comprend la prime du grand papier.

On comprend la prime du beau titre.

On comprend la prime de Mirbeau.

On comprend la prime de la cohérence.

On comprend la prime du libraire.

On comprend donc aussi la prime de la provenance: Martial Lapeyre n’est pas un nom indifférent, et la Fondation Napoléon n’alourdit jamais un pédigrée en pure perte.

Ce que l’on comprend moins, c’est leur multiplication au point de faire surgir 17 000 euros comme une évidence.

Disons-le plus franchement: le chiffre mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Il mérite examen. Car enfin, qu’achète-t-on ici? Un livre? Une lettre? Une réunion heureuse? Oui, sans doute. Mais on achète aussi, et peut-être surtout, le récit de cette réunion heureuse. On paie l’idée qu’elle s’imposait. On paie la sensation qu’il serait presque grossier, presque prosaïque, de la discuter.

Or c’est précisément ce qu’il faut faire.

Car le récit est aujourd’hui le grand relieur invisible du marché bibliophilique. Il unit mieux que la couture. Il dore mieux que le fer. Il convainc mieux que la notice sèche. Il transforme des éléments comparables en objet incomparable. Il fabrique une forme d’inattaquabilité symbolique. Et c’est cette inattaquabilité qui se monnaie.

Dès lors, le bibliophile a le choix entre deux attitudes.

La première consiste à se laisser faire, à trouver cela très beau, à se dire que le prix est sans doute au niveau de l’émotion, et à confondre doucement le prestige de l’ensemble avec la nécessité de l’acquérir. Cette attitude a des conséquences budgétaires, mais elle est confortable.

La seconde consiste à garder un peu d’arithmétique dans le regard. À se dire qu’un très beau montage n’est pas forcément un miracle. Qu’une cohérence posthume n’est pas une relique originelle. Qu’une lettre à Mirbeau, si brillante soit-elle, n’abolit pas l’existence d’autres lettres zoliennes sur Germinal proposées à des niveaux très inférieurs. Et qu’enfin le confort d’acheter un ensemble déjà pensé par un autre a peut-être, ici, un prix fort supérieur au service rendu.

C’est cette seconde attitude que je recommande, non par avarice, mais par hygiène.

Je ne dirai donc pas que ce Germinal à 17 000 euros est absurde. Ce serait facile, et un peu sot. Il y a dans cet exemplaire une qualité réelle, une séduction réelle, une intelligence réelle. Je dirai en revanche qu’il est trop élevé.

Trop élevé parce que les composants séparés ne mènent pas à cette somme.

Trop élevé parce que les comparables publics restent très en dessous.

Trop élevé parce que la cohérence actuelle, si séduisante soit-elle, est posthume.

Trop élevé, enfin, parce qu’une part trop grande de la somme semble rémunérer non le livre lui-même, mais le charme du commentaire incorporé au livre.

En d’autres termes, on ne paie pas ici seulement Germinal. On paie l’alchimie qui a permis de le faire monter si haut.

Or il arrive que l’alchimie produise de l’or.

Il arrive aussi qu’elle ne produise qu’une très belle dorure.

Le bibliophile, à ce prix, a le droit de demander la différence.

Alcide Raturon

Bibliophile comparateur,

et partisan obstiné de la gravité terrestre.

5 Commentaires

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