Par Alcide Raturon, membre de la Guilde des Bibliopolicés, voyageur temporel et amoureux des livres anciens.
Amis bibliophiles, bonjour.
On a beaucoup glosé sur mes incursions dans le passé, mes haltes dans les imprimeries du XVe siècle, mes repas pris chez les libraires de Hollande et mes conversations imaginaires avec Alde Manuce ou Robert Estienne. Mais l’on oublie souvent que le temps n’est pas une route à sens unique : il se prête aussi aux détours vers l’avant. Et de même que j’ai su me glisser entre les siècles révolus, il m’arrive — rarement, je le confesse, car l’expérience est plus éprouvante encore — de m’avancer vers les horizons futurs.
Ces voyages vers l’avenir ne sont pas des promenades spéculatives. Ils ne flattent ni la curiosité ni l’orgueil. Là où le passé nous accueille encore — fût-ce par fragments, par odeurs, par ruines — le futur, lui, résiste. Il oppose aux visiteurs une étrangeté plus radicale : non celle des mœurs, mais celle des corps, des perceptions, des évidences mêmes. Voyager vers demain, c’est accepter d’être immédiatement obsolète.
Or ce n’est pas moi, cette fois, qui ai franchi les bornes de l’horloge.
C’est Silas.
Silas, mon compagnon de la Guilde, grand maigre au regard oblique, que vous avez déjà croisé dans ces chroniques, et qui semble avoir avec le temps une familiarité inquiète, presque maladive. Il a pour le futur une attirance que je n’ai jamais partagée, comme si quelque chose, là-bas, l’appelait ou le jugeait. Il disparut trois jours durant, laissant à peine une note griffonnée à la hâte, sur un papier dont l’encre avait traversé :
« Reviens de 4224. Apporte livre. Nouvelles alarmantes. Attendez-moi. »
Ce n’est qu’à la quatrième nuit qu’il réapparut.
Le retour de Silas
Nous étions rassemblés à la table de la Guilde, dans la grande salle lambrissée où nous aimons discuter nos découvertes. Les chandelles vacillaient, le vin de Porto circulait, et cette atmosphère feutrée, presque hors du monde, avait quelque chose de trompeur : on aurait cru le temps suspendu, alors même que l’un d’entre nous venait d’en parcourir des millénaires.
La porte s’ouvrit avec fracas.
Silas entra, titubant.
Ses vêtements étaient humides d’une rosée étrangère, ni tout à fait eau, ni tout à fait condensation, et une odeur métallique — âcre, presque médicale — l’accompagnait. Son visage était livide. Ses yeux, surtout, ne se posaient sur rien : ils semblaient encore réglés sur une autre échelle de distances.
Il posa le livre devant nous comme on pose une preuve devant un tribunal, puis se laissa tomber sur une chaise. Sa main tremblait encore. Je remarquai, non sans inquiétude, qu’il avait perdu l’usage précis de ses doigts pendant plusieurs minutes : ils se pliaient mal, comme s’ils avaient désappris leur ancienne géométrie.
« Ils ne comprennent pas », dit-il enfin.
Je crus d’abord qu’il parlait des hommes d’aujourd’hui. Mais non : son regard traversait les siècles.
« Qui ? » demandai-je.
« Eux. Ceux de l’an 4224. Les post-humains. »
Il avala une gorgée de vin, grimaca, comme si le liquide lui rappelait brutalement son corps ancien.
« Ils ont vu ce livre. Ils l’ont observé, manipulé — autant que leur forme le permettait. Et ce que j’ai entendu de leurs lèvres ou de leurs appendices vocaux est si étrange que je l’ai consigné aussitôt. Voici leur rapport. »
Je notai alors qu’il avait laissé certaines pages de son carnet vierges. Lorsque je l’interrogeai plus tard, il se contenta de répondre : « Tout ne peut pas être transcrit. Certains gestes ne survivent pas au retour. »
L’apparence des êtres de 4224
Avant d’en venir au texte, Silas nous décrivit les créatures qui l’avaient accueilli.
Ils n’étaient plus humains que de très loin. Le mot lui-même semblait inadéquat, comme s’il ne subsistait qu’à titre de convention historique. Leurs silhouettes s’étaient allongées, décharnées par l’adaptation à des conditions atmosphériques modifiées. Leurs os, disait-il, n’étaient plus porteurs mais conducteurs ; leurs corps semblaient conçus pour transmettre plutôt que pour résister.
Leurs mains n’étaient plus que des palettes articulées, dépourvues de doigts distincts. Ils n’attrapaient pas : ils enveloppaient. Ils ne saisissaient pas : ils effleuraient. Tout leur rapport au monde passait par la continuité, jamais par la prise.
Leur langage était double : sonore et lumineux. Chaque mot était accompagné d’une modulation de la peau, comme si leurs corps étaient devenus livres eux-mêmes, palimpsestes mouvants où l’information s’inscrivait directement sur la chair.
Ce détail, vous le verrez, pesa lourd dans leur incompréhension du codex.
Silas ajouta, après un silence : « J’ai compris alors que leur mémoire n’était plus déposée dans des objets, mais sur eux-mêmes. Ils étaient à la fois l’archive et le support. »
Le livre choisi
Le volume que Silas leur présenta n’était pas un incunable prestigieux, ni un in-folio théologique, mais une modeste édition du XVIIe siècle : un petit traité moral en latin, relié en parchemin souple, qui lui était tombé sous la main dans une vente de province. Un livre quelconque, mais authentiquement ancien.
C’était, disait-il, la meilleure manière de tester leur regard : donner à voir non l’exception, mais la norme.
Je me permis ici une réflexion que je livre au lecteur : nous avons trop souvent défendu le livre ancien par ses sommets — chefs-d’œuvre typographiques, reliures princières, exemplaires uniques — oubliant que l’essence du codex réside dans sa répétition humble. Le livre n’a pas survécu parce qu’il était sublime, mais parce qu’il était praticable.
Le rouleau de papyrus s’est effacé ; la tablette de cire a fondu ; les supports optiques ont noirci ; les mémoires numériques se sont fragmentées. Le codex, lui, persiste. Non par perfection, mais par compromis. C’est peut-être cette médiocrité fonctionnelle, cette lenteur assumée, qui lui a permis de traverser les siècles.
Le rapport des post-humains
Silas nous lut ensuite, d’une voix rauque, le texte qu’il avait noté mot pour mot. Le voici, tel qu’il le transmit :
« Cet objet est un conglomérat de fibres végétales mortes, aplaties et séchées, sur lesquelles des traces pigmentaires ont été déposées.
L’objet appelle une manipulation séquentielle : chaque segment de fibre doit être physiquement déplacé pour révéler le suivant. Cela implique un organisme doté de multiples excroissances articulées. Notre espèce, adaptée à la fluidité gestuelle, éprouve une gêne profonde à cet usage. Le livre suppose donc un corps différent : un corps ancien, fragmenté, digitiforme.
Les symboles pigmentaires, analysés, révèlent un langage articulé linéaire. Chaque ligne doit être lue de gauche à droite, puis l’œil doit descendre mécaniquement. Ce protocole exigeant traduit une cognition de la séquence, étrangère à notre perception simultanée des champs de signification. Nous le trouvons rudimentaire mais touchant : comme une litanie que l’on chante en trébuchant.
L’objet est décoré. Sa couverture, inutile, excède la fonction informative. Cela montre que pour les anciens, le contenant importait presque autant que le contenu. Ils désiraient non seulement lire mais aussi posséder, toucher, exhiber. Nous en concluons que ces volumes servaient autant de fétiches identitaires que de réservoirs de savoir.
Ce codex témoigne d’un paradoxe : vouloir sauver la mémoire par le plus fragile des supports. Le végétal meurt, se corrompt, brûle. Pourtant, les anciens s’obstinaient à y inscrire leur éternité. Cela révèle une mélancolie profonde, une lutte perdue d’avance contre l’oubli.
Nous déclarons cet objet fossile cognitif de grande valeur émotive, mais de faible utilité informationnelle. Il ne dit pas tant ce que les anciens pensaient que la manière dont ils voulaient ne pas disparaître. »
Réactions de la Guilde
Le silence régna quelques instants après la lecture.
Chacun méditait, un peu heurté. Était-ce donc ainsi que l’on verrait nos trésors dans six mille ans ? Comme des reliques maladroites, inefficaces, touchantes mais dérisoires ?
Frère Séraphion, toujours prompt à la gravité, soupira :
« Les livres étaient pour eux des fossiles. Pour nous, ils sont des vivants. Ce qui change, c’est le regard. »
Barthélémy d’Arcole fronça les sourcils :
« Ils jugent avec la morgue des survivants. Mais qu’ils essaient donc de faire tenir leur mémoire dans leur propre chair ! Que resterait-il d’eux sans leurs lumières cutanées, une fois leur peau disparue ? Nos parchemins, eux, survivent aux siècles. »
Silas, à ce moment-là, détourna les yeux. Plus tard, il m’avoua :
« Je ne suis pas certain qu’ils survivent plus que nous. Je crois seulement qu’ils durent autrement. »
Méditation sur le futur du livre
Je pris la parole, presque malgré moi :
« Amis, nous sommes peut-être plus proches de ces post-humains que nous le croyons. Eux voient nos livres comme des objets archaïques, nous voyons leurs témoignages comme des anticipations fantasmagoriques. Mais le livre reste le même : trace matérielle d’un être qui veut ne pas s’effacer.
Nous regardons aujourd’hui les tablettes cunéiformes avec une révérence analogue à la leur. Nous ne les lisons plus vraiment ; nous les contemplons. Peut-être en ira-t-il ainsi de nos bibliothèques : admirées, mais muettes. Chaque époque croit son support éternel ; toutes se trompent, toutes espèrent. »
Silas ajouta simplement :
« Ce qui m’a le plus troublé, c’est leur incapacité à tourner les pages. Ils effleuraient, mais ne pouvaient saisir. Ils voulaient comprendre, mais leur corps ne le permettait pas. Le livre leur restait fermé, comme un fruit défendu. »
Il marqua une pause.
« J’ai senti alors que nous, hommes digitaux, étions peut-être les derniers lecteurs possibles de ces reliques. Et je ne sais si c’est un privilège ou une condamnation. »
Conclusion
Nous levâmes nos verres en silence, comme on rend hommage à un disparu.
Car ce rapport n’était pas seulement une observation étrangère : c’était un miroir tendu par l’avenir à notre propre passion. Oui, un jour viendra où nos trésors, nos maroquins, nos vélins immaculés ne seront plus que des coquilles bizarres pour des yeux différents.
Mais une pensée plus dérangeante me traversa alors : et si les post-humains avaient raison ? Et si notre amour du livre ancien n’était qu’une résistance esthétique à l’inévitable — une obstination belle, mais vaine ?
Je garde, dans ma mémoire, l’image de Silas posant ce petit traité latin au centre de la table, tandis que les paroles de l’an 4224 résonnaient encore dans la salle obscure. Un instant, j’eus l’impression que le temps entier — passé, présent, futur — se tenait serré entre ces feuillets fragiles.
Et je compris que, quels que soient les corps et les langages à venir, le livre ancien est moins un objet qu’un témoignage de désir. Désir de durer. Désir de parler encore. Désir de survivre à l’oubli.
Peut-être la Guilde elle-même n’est-elle qu’un fossile en devenir. Mais tant qu’il restera des mains pour ouvrir un volume et accepter sa lenteur, alors ce fossile respirera encore.
Alors que nous quittions la salle, une phrase ancienne me revint — vestige d’une fiction du XXe siècle qui avait compris, avant tant d’autres, que toute mémoire est mortelle. Certains murmurent que Roy Batty vécut réellement et oeuvra pour la Guilde. Mais c’est une autre histoire.

« J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli… comme… les larmes… dans la pluie. Il est temps de mourir. »
Je compris alors que nos livres anciens sont faits de cette même matière fragile : ils ont vu ce que nous ne verrons jamais, conservé ce que nul futur ne saura pleinement traduire. Et lorsque plus personne ne saura les ouvrir, leurs visions — elles aussi — se dissoudront.
Mais pas encore.
Pas tant qu’il restera des mains pour tourner une page, et des lecteurs pour accepter que tout ce qui compte n’est peut-être destiné qu’à disparaître lentement, dignement — comme des larmes dans la pluie.
Cote : Archives Synaptiques de l’An 4224, Dépôt 17,
« Rapport sur codex linéaire, origine XVIIe siècle terrestre »,
transcrit et rapporté par Silas à la Guilde.
Absolument fascinant. Merci de ce retour de l’an 4224.