Bibliophilie et Sciences: théories sur la lumière… matière, onde ou corpuscule?

Amis Bibliophiles bonsoir,
Bernard a entrepris la tâche ardue d’éveiller nos consciences aux beautés méconnues des sciences physiques par le biais insidieux de la bibliophilie… et nous nous laissons faire avec joie. Je lui cède donc la parole…
Au cours du dernier repas des bibliophiles, dans le brouhaha des conversations, une interrogation « vitale » entre deux convives (et entre deux gorgées de Brouilly) a porté sur la nature des êtres qui constituent notre univers …. Pendant que d’autres parlaient Savoie, Humanisme, Reliures, Nouvelle Revue … D’abord quelques mots sur la lumière, « vue » par trois maîtres : Descartes, Newton et Huygens et cela, bien sur, à partir de leurs ouvrages.
Descartes imagine l’espace rempli d’une matière subtile formée de particules sphériques et contiguës. Ces particules transmettent instantanément les vibrations des corps lumineux à notre œil. En 1637 il publie ses idées à la suite son fameux Discours de la Méthode. Le titre complet est : Discours de la méthode pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences. Plus la Dioptrique, les Météores, et la Géométrie. Qui sont des essais de cette Méthode.

La Dioptrique, premier appendice au Discours, traite de la lumière, de l’œil, de la vision et des moyens de perfectionner cette vision, mais surtout il énonce à la fin du discours premier, deux lois physiques fondamentales : la loi de la réflexion et la loi de la réfraction, développée dans le discours second. C’est ce que l’on appelle depuis « les lois de Descartes », capitales dans le domaine de l’optique géométrique.L’édition originale étant inaccessible, je me contente de l’édition de 1668 dans laquelle la Mécanique apparaît pour la première fois.
Discours de la Méthode pour bien conduire sa raison, & chercher la vérité dans les Sciences. Plus La Dioptrique, les Météores, la Méchanique, et la Musique, Qui sont des essais de cette Méthode. Paris, Angot. 1668. 3ème édition. 1 volume in-4 ; 303, (23), 127, (1) pp.Pour Newton l’espace est vide. La lumière émise par le soleil est composée de particules de masses différentes qui provoquent sur notre rétine des sensations distinctes appelées couleurs. La propagation rectiligne de la lumière et la réflexion s’interprètent facilement ce qui n’est pas le cas de la réfraction. En 1672, la théorie des couleurs est lue à la Royal Society. Les critiques incitent Newton à retarder la publication.

Ce n’est qu’en 1704 que Newton publie Opticks, ouvrage qui explique en détail ses théories. La seconde édition anglaise parait en 1717. Newton y ajoute des compléments sur la pesanteur. Pierre Coste (1668-1747), réfugié en Angleterre à la suite de la révocation de l’édit de Nantes et ami de Newton fait la première traduction française de cette édition. Les dernières pages donnent le catalogue des livres imprimés chez Pierre Humbert, libraire à Amsterdam. L’autorité de Newton imposera cette conception jusqu’au début du XIXème.
Traité d’optique sur les réflexions, réfractions, inflexions et couleurs de la lumière. Amsterdam, Pierre Humbert. 1720. 1ère édition française. 2 volumes in-8 ; XV, (1), 328 pp, 9 pl. – (2) pp, pp 331 à 583, (17) pp, 3 pl.Une seconde édition française de la traduction de Coste, « beaucoup plus correcte que la première », parait en 1722.Paris, Montalant. 1722. 1 volume in-4 ; (20), 495 (mal chiffrée 595)*, (1) pp, 12 pl.Christian Huygens, imagine la lumière comme une onde se transmettant de proche en proche dans l’espace. Il suppose que la lumière se propage sous la forme d’ondes sphériques et que chaque point atteint par l’onde devenait une nouvelle source. Il publie ses idées en 1690 dans son Traité de la lumière. Traité de la Lumière. Où sont expliquées les Causes de ce qui luy arrive dans la Réflexion, et dans la Réfraction. Et particulièrement dans l’étrange Réfraction du Cristal d’Islande. Avec un Discours de la Cause de la Pesanteur.Leide, P. van der Aa. 1690. 1 volume in-4 ; (8), 124, (2) pp, pp 125 à 128, (2) pp, pp 129 à 180.Cette théorie, opposée à celle de Newton, rencontre peu de crédit à l’époque. Newton triomphe jusqu’au début du XIXème, époque à laquelle Fresnel revient à la théorie ondulatoire. Cette théorie l’emportera jusqu’au début du XXème.

En fait, les deux théories sont complémentaires : dans certains cas la lumière agit comme un ensemble de particules appelés photons et dans d’autres comme une onde : c’est la dualité onde-corpuscule.
Cette dualité a été généralisée à tous les constituants intimes de la matière par Louis de Broglie en1923. Il publie trois notes dans les « Comptes rendus de l’Académie des sciences », trois notes qui constituent le point de départ de la mécanique ondulatoire. De Broglie associe une onde à toute particule. En particulier il établit la relation fondamentale entre le mouvement d’un corpuscule libre et la propagation de l’onde qu’il propose de lui associer : λ = h/p. Cette relation est à placer au même niveau que la relation d’Einstein E = mc2.La mécanique ondulatoire, est l’un des plus grands événements scientifiques depuis Galilée. De Broglie a été élu à l’Académie des sciences en 1933 et à l’Académie française en 1943. Il a reçu le prix Nobel de physique en 1929.
Paris, Gauthier-Villars. 3 brochures in-4 ; 10 septembre 1923 – 24 septembre 1923 – 8 octobre 1923.Pour conclure, la matière se présente à nos yeux comme formée de particules. Une division ultime montre que ses composants ont une double nature. Les expériences le confirment chaque jour. Dès la TS on montre qu’en ajoutant de la lumière à de la lumière on peut, dans certains cas, obtenir de l’obscurité, de la même manière qu’en ajoutant deux sons on peut obtenir du silence ! A un certain niveau la physique rejoint la philosophie (métaphysique ?).
Merci Bernard,
H

La lettre du bibliophile

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Voltaire : la Physique à Cirey

Voltaire : la Physique à Cirey

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Les amateurs de livres scientifiques vont se régaler puisque ce soir, je laisse les commandes à l’excellent Bernard, qui va vous parler de Voltaire dans un très beau message.

On connaît bien Voltaire philosophe, poète et historien. On sait moins qu’il a consacré quelques années de sa vie à l’étude de la physique. Il a été, avec Maupertuis, l’un des premiers diffuseur des idées de Newton en France au XVIIIème siècle.
Médaillon représentant Voltaire et son « ennemi intime » Rousseau, morts tous deux en 1778.

François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), séjourne en Angleterre de 1726 à 1728. En 1733, il fait paraître ses Letters concerning the English Nation dont la traduction française augmentée paraît en 1734 sous le titre de Lettres philosophiques.
Lettres philosophiques
Lettre sur Descartes et Newton

Admiratif de Newton, Voltaire y écrit : « Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein, il le trouve vide. A Paris, on voit l’univers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londres, on ne voit rien de cela. Chez nous c’est la pression de la lune qui cause le flux de la mer ; chez les Anglais, c’est la mer qui gravite vers la lune ».

C’est dans cet ouvrage que Voltaire rapporte l’anecdote de la pomme. Il écrit dans la lettre XV: « Reconnaître une identité de nature entre la force qui fait tomber les corps et la force qui maintient la Lune en orbite, c’est, nul n’en doutera, faire avancer la solution du problème. Mais ce n’est pas une explication. Pourquoi les corps et la Lune tombent-ils sur la Terre? D’où provient cette attraction qu’exerce à distance la Terre ? » ; A cela, Newton n’apportait pas de réponse : « Je ne me sers du mot d’attraction que pour exprimer un effet que j’ai découvert dans la nature, effet certain et indiscutable d’un principe inconnu, qualité inhérente dans la matière dont de plus habiles que moi trouveront, s’ils le peuvent, la cause »

Cet ouvrage est immédiatement interdit à cause des attaques qu’ il contient contre le clergé et le pouvoir. L’auteur prend la fuite et se réfugie en Champagne, au château de Cirey, chez sa maîtresse, Gabrielle Émilie le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet (1706-1749). Dans cette retraite, où il reste de 1735 à 1740, il étudie la physique, en compagnie de son amie et y installe un laboratoire,

Un ami de Voltaire, le comte Francesco Algarotti (1712-1764), qui s’intéresse aux travaux de Newton, est invité au château de Cirey à la fin de 1735. Il y reste six semaines et travaille à un ouvrage, le Neutonianismo per le dame qui paraît en italien en 1737. La traduction française paraît l’année suivante.

Newtonianisme pour les Dames

Algarotti imite les Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle qui initient une marquise aux beautés de la physique. Le discours est très souvent futile ; par exemple, pour illustrer la loi de Newton : « J’ai quelque tentation de croire que dans l’amour on suit cette loi des carrés à l’égard des lieux ou plutôt à l’égard des temps : ainsi après huit jours d’absence, la tendresse devient soixante-quatre fois moindre qu’elle ne l’était le premier jour.»
On connaît deux tirages de la traduction française. Dans le premier, Castera donne des objections personnelles au système newtonien ; ces objections sont supprimées dans le second ce qui fait que la page XV est également chiffrée XXXIV.
Tirage avec les commentaires de Castera
Tirage sans les commentaires.

Cet ouvrage provoque la brouille entre Algarotti et ses hôtes. En décembre 1738, la marquise du Châtelet écrit à Maupertuis : « Le Newtonianisme pour les dames est traduit. Je ne sais si vous aurez la patience de le lire dans l’impertinente traduction de Castera. Je ne sais comment M. Algarotti s’en trouve. Il méritait bien, après avoir dédié son livre à l’ennemi de Newton, d’être traduit par un homme qui se déclare l’ennemi de Newton et le sien. » Voltaire reproche également à Algarotti la préface élogieuse consacrée à Fontenelle, anti-Newtonien notoire. Il n’apprécie pas non plus la parution de la traduction française la même année que celle de ses Elémens de la philosophie de Newton.

Première édition parue à Amsterdam chez Ledet ou Desbordes

Cet ouvrage parait à Leyde en 1738 sous le titre Elémens de la philosophie de Newton, mis à la portée de tout le monde. Il est dédié à Madame Du Châtelet, « Minerve de la France, immortelle Emilie ». Rejetant le dialogue badin, employé par Fontenelle et Algarotti, Voltaire introduit calculs et figures géométriques. L’ouvrage parait avant que Voltaire n’eut envoyé les derniers chapitres. L’éditeur hollandais, impatient, le fait achever par un mathématicien anonyme et ajoute au titre, sans l’avis de Voltaire: Mis à la portée de tout le monde, ce qui permet à ses détracteurs la plaisanterie de Mis à la porte de tout le monde… Dans une lettre du 14 mai 1738, Voltaire écrit : « Ce n’était pas même ainsi qu’était ce titre… , il y avait simplement : Elémens de la philosophie de Newton. Il faut être un vendeur d’orviétan pour y ajouter : mis à la portée de tout le monde, et un imbécile, pour penser que la philosophie de Newton puisse être à la portée de tout le monde. »
Dans les Mémoires de Trévoux d’août et septembre 1738 les pères jésuites notent: « À peine les nouveaux Elémens ont paru, qu’on les a vus dans les mains de tout Paris, et dans toutes sortes de mains. Le prix n’arrête personne. On les enlève. On se les arrache. Chacun veut au moins en lire un chapitre, en parcourir les titres, dévorer le livre des yeux » .

En 1738, mécontent de l’édition hollandaise, Voltaire publie en France une nouvelle édition à l’adresse de Londres. Il y met en tête des Eclaircissements, et ajoute un chapitre sur le flux et le reflux de l’océan.
Edition de 1738 corrigée par Voltaire.

Dans une lettre à Frédéric, Prince Royal de Prusse, Voltaire écrit : « L’édition de France, sous le nom de Londres, est un peu plus correcte. Les cartésiens crient comme des fous à qui on veut ôter les trésors imaginaires dont ils se repaissaient; ils se croient appauvris si la nature a des vides. Il semble qu’on les vole; il y en a qui se fâchent sérieusement. Pour moi, je me garderai bien de me fâcher de rien, tant que divus Federicus et diva Aemilia m’honoreront de leurs bontés. »
Par exemple on peut citer l’ouvrage de Banières paru dès 1739 : Examen et réfutation des Elémens de la philosophie de M .de Voltaire
Examen et réfutation des Elémens de la philosophie de M .de Voltaire

Une édition définitive des Elémens paraît en 1741. à l’adresse de Londres.
Edition de 1741.

En 1737, l’Académie des Sciences propose « La nature du feu, et sa propagation » pour sujet du prix de 1738. Ayant entendu parler du sujet du prix, Voltaire se met au travail. La Marquise du Châtelet voulant aussi concourir, travaille la nuit en cachette. Dans leurs mémoires la marquise du Châtelet et Voltaire, soutiennent l’existence corporelle et substantielle de la chaleur. Quoique n’ayant pas eu le prix, les deux essais, par « une jeune dame d’un haut rang » et « un de nos premiers poètes », furent publiées sur la recommandation de Réaumur. C’est le grand Euler qui est couronné.
Essai de Du Châtelet
Essai de Voltaire.

En 1740, la Marquise fait paraître un ouvrage destiné à son fils et intitulé Institutions de Physique : « Vous êtes, mon cher fils, dans cet age heureux où l’esprit commence à penser, et dans lequel le cœur n’a pas encore des passions assez vives pour le troubler. C’est peut-être le seul temps de votre vie que vous pourriez donner à l’étude de la nature ; bientôt les passions et les plaisirs de votre age emporteront tous vos moments et lorsque cette fougue de la jeunesse sera passée, et que vous aurez payé à l’ivresse du monde le tribut de votre age et de votre état, l’ambition s’emparera de votre âme ; et quand même dans cet age avancé et qui souvent n’en est pas plus mur, vous voudriez vous appliquer à l’étude des véritables sciences, votre esprit n’ayant plus alors cette flexibilité qui est le partage des beaux ans, il vous faudrait acheter par une étude pénible ce que vous pouvez apprendre aujourd’hui avec une extrême facilite. »
Institutions de physique.

Ces institutions ont donné lieu a de vives controverses dans les milieux scientifiques. La Marquise prend le parti de Leibniz, contre celui de l’Académie des Sciences, dans la grande dispute du moment sur l’expression de la « force » : mv ou mv2 . En 1744, dans sa Courte réponse aux longs discours d’un docteur allemand, Voltaire écrit : « Quant à la dispute sur la mesure de la force des corps en mouvement, il me paraît que ce n’est qu’une dispute de mots; et je suis fâché qu’il y en ait de telles en mathématiques. Que l’on exprime comme l’on voudra la force, par mv, ou par mv2, rien ne changera dans la mécanique: il faudra toujours la même quantité de chevaux pour tirer les fardeaux, la même charge de poudre pour les canons; et cette querelle est le scandale de la géométrie. »

La Marquise meurt en couches en 1749, avant la publication de son dernier ouvrage, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, première traduction française des Philosophiae naturalis principia mathematica de Newton paru en 1687.
Cette traduction n’est publiée par Alexis Claude Clairaut qu’en 1759. Elle est suivie de commentaires tirés des œuvres de Clairaut et Bernoulli, et précédée d’une préface historique de Voltaire.
Principes mathématiques de la philosophie naturelle.

Pour la petite histoire, je possède deux exemplaires de cet ouvrage qui diffèrent en quelques points. Par exemple, dans l’avertissement, dans un exemplaire est écrit : page ii « Toutes ces recherches sont tirées pour la plupart ou des ouvrages de M. Clairaut, ou des cahiers qu’il donnait en forme de leçons à M. le Comte du Châtelet Lomont, fils de l’illustre Marquise ». page iii « M. le Monnier a suffisamment rempli cet objet dans ses élémens d’Astronomie, et ceux qui ne trouveraient pas une clarté suffisante dans le texte même du troisième livre des Principes de M.Newton, peuvent recourir à ses élémens comme à un excellent commentaire ».

Dans l’autre exemplaire : page ii « Toutes ces recherches sont tirées pour la plupart ou des ouvrages de M. Clairaut, ou des cahiers qu’il avait anciennement donnés en forme de leçons à Madame la Marquise du Chastellet ». page iii « M. l’Abbé de la Caille a parfaitement rempli cet objet dans ses Elémens d’Astronomie, où il a beaucoup simplifié les opérations par lesquelles M. Newton avait enseigné à déterminer les orbites des comètes ».

Epilogue : Voltaire, déçu de ne pas entrer à l’Académie des Sciences, écrit à M. d’Argental à la fin de 1741 : « La supériorité qu’une physique sèche et abstraite a usurpée sur les belles lettres commence à m’indigner. Nous avions, il y a cinquante ans de bien plus grands hommes en physique et en géométrie qu’aujourd’hui, et à peine parlait-on d’eux. Les choses ont bien changé. J’ai aimé la physique tant qu’elle n’a point voulu dominer sur la poésie ; à présent qu’elle écrase tous les arts, je ne veux plus la regarder que comme un tyran de mauvaise compagnie…On ne saurait parler physique un quart d’heure et s’entendre. On peut parler poésie, musique, histoire, littérature, tout au long du jour. » A partir de 1742 Voltaire abandonne complètement la physique pour des études historiques.
Quelques ouvrages cités.

Merci beaucoup Bernard! Très bel article!

H

5 Commentaires

  1. Chers amis bibliophiles, un appel à l'aide : je n'ai pas le temps de me rendre en bibliothèque publique : l'un ou l'une d'entre-vous aurait-il la gentillesse de me faire suivre les notices de Carteret surtout et de Vicaire accessoirement, concernant le Paul et Virgine de Bernardin de Saint-Pierre chez Curmer, 1838 ? Je suis en possession d'un exemplaire qui me pose quelques problèmes (reliure aux plaques orientales). Merci d'avance.

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