La meilleure période pour être bibliophile? Sous la Révolution et au début du XIXe?

Amis Bibliophiles bonjour,
Que ce soit Nodier, Vandérem ou plus récemment Daniel Désormaux (La figure du bibliomane, Librairie Nizet, 2001), la lecture d’ouvrages consacrés à l’Histoire du livre me conduit régulièrement à m’interroger sur que pouvait être la vie d’un bibliophile d’une autre époque.
Du Bibliomane de Brandt, à celui de Bury jusqu’aux jeunes bibliophiles du début du XXIe, la figure du bibliophile et les manières de pratiquer la bibliophilie ont constamment évolué au fil des siècles: rôle social de la bibliothèque au XVIIe, fonction politique de celle-ci au XVIIIe, apparition des grandes bibliothèques privées et de la bibliographie et des premiers livres « pour » bibliophiles (Baisers et autres Fermiers Généraux), grande braderie révolutionnaire, spoliations, destructions, émigration des bibliothèques, ventes borgnes, puis bibliophilie flamboyante du XIXe avec l’apparition des sociétés de bibliophiles, le livre comme objet au tournant du siècle, etc.
Mais finalement, à quel moment valait-il mieux être bibliophile? Qu’en pensez-vous?
J’ai une grande tendresse pour le XIXe, qui à mon sens opère (avec brutalité certes), le passage de l’Ancien Régime bibliophile, très corseté, à l’époque moderne, plus ouverte, plus multiple. Il fait également, dans le même temps, la synthèse des époques passées et nous a projeté dans l’époque actuelle, qui en respecte encore plus ou moins les grandes lignes.
Naturellement, tout ceci est très subjectif: jusqu’au XVIIIe, c’est le texte qui semble avoir la part belle, même si juste avant la Révolution Française, de nombreux signes, notamment dans le travail des relieurs et des imprimeurs pourraient montrer qu’au delà du texte, l’objet livre prend de l’importance.
Forcément, les années qui secouent la France à la révolution font naître de nombreux fantasmes dans l’esprit du bibliophile quand il rêve aux opportunités d’achat qui se présentèrent. Pour ceux qui ne furent pas spoliés, j’imagine cette période comme une sorte d’hallali (« mode de chasse ancestral qui consiste à poursuivre un animal sauvage avec une meute de chiens, jusqu’à sa prise éventuelle. Elle se distingue de la chasse à tir car seuls les chiens chassent, grâce à leur odorat et leur instinct naturel de prédateur. »): confiscations, saisies et ventes d’ouvrages des bibliothèques des émigrés ou des bibliothèques séculaires du clergé, livres échangés sous le manteau, trafic, et même vraies-fausses ventes à l’encan.
Abbé GrégoireDans son Premier rapport sur le vandalisme, l’Abbé Grégoire cite ainsi ces ventes dans lesquelles « la plupart des hommes choisis pour être commissaires, sont des marchands, des fripiers, qui étant par état plus capables d’apprécier les objets rares présentés aux enchères, s’assurent des bénéfices exorbitants. Pour mieux réussir, on dépareille des livres (…), et des frippons concertés savent réunir ces pièces séparées qu’ils ont acquises à bon marché. Lorsqu’ils redoutent la probité ou la concurrence de gens instruits, ils offrent de l’argent pour les engager à se retirer des ventes. on en cite une où ils assommèrent un enchérisseur ». Rien de nouveau ou presque me direz-vous!
En tant que bibliophile, on ne peut que rêver de ce festin de loups, des opportunités incroyables que cela pouvait présenter pour un acheteur aviser… et des fortunes de libraires qui ont pu se construire sur les cendres de la monarchie. 
Je possède un ouvrage ayant appartenu au baron Jérôme Pichon, dans lequel il a ajouté une note manuscrite qui confirme les paroles de Grégoire: « Ce présent exemplaire est celui des Carmes Déchaussés de Paris et ensuite de la bibliothèque du chapitre de Paris. Il fut vendu à la livre en 1811 avec toute une voiture de vieux livres à un épicier de la rue des Marmousets nommé Neveu qui le revendit à la livre aussi à un amateur inconnu. »

Tout est dit, la bibliothèque du chapitre de Paris, une vente au poids, une voiture de vieux livres (on s’étrangle en imaginant le lot!), un épicier et un inconnu… 
Cette période post-révolutionnaire, ce Far West est un moment assez unique de l’histoire bibliophilique de notre pays. Je pense parfois que c’est cet afflux de livres sur le marché qui a permis les Nodier et autres Brunet: il fallait protéger, répertorier, bibliographier… et dans le même mouvement les possibilités d’acheter (à bas prix, ou des livres oubliés depuis des siècles dans des bibliothèques, voire les deux) semblaient immenses.
Chaque bibliophile cache un carnassier, un prédateur et cette période excite fatalement mon appétit. Elle lance le siècle également. 
Pour résumer, j’aurais aimé avoir 40 ans en 1800, 45 en 1850, 50 en 1880, pour m’éteindre doucement en lisant Vandérem dans les années 1930… La bibliophilie conserve.
Et vous, quelle époque faste auriez-vous aimer vivre en tant que bibliophile?
H

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Un meilleur investissement que le Dow Jones : le livre ancien français

Un meilleur investissement que le Dow Jones : le livre ancien français

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Imaginez, vous consultez vos emails et vous tombez sur un email de la Librairie Sourget… Première étape, l’hallucination, on pense à une erreur d’adresse email. Il est vrai que mon patronyme et mon prénom sont quasiment identiques à ceux d’un des plus grands milliardaires du 20ème siècle, oui mais voilà, il est mort depuis quelques années, quand même.

Deuxième étape, on pense à un mailing, et non, c’est bien moi le destinataire… Troisième étape, la consécration… on se dit, ça y est, mon long parcours de bibliophile est enfin reconnu à sa juste valeur et ce libraire renommé vient s’approvisionner à une source trop longtemps ignorée. Et là, on lève les yeux vers sa bibliothèque et on se dit que non, décidément, ce doit être autre chose.

Alors on lît l’email envoyé par ces délicieux libraires et on comprend mieux: alertés par mon chargé de clientèle de la Société Générale (et oui, j’ai fait de gros placements fin 2007 via un petit courtier méconnu) que je n’investis plus massivement en Bourse, les libraires en question viennent proposer au bibliophile milliardaire putatif que je suis « un meilleur investissement que le Dow Jones : le livre ancien français ». Alleluia mes frères!

Moi qui ne pensais que passion, amour du livre, bibliopégimanie chronique, bibliomanie rampante, voici que l’on propose au père de famille que je suis l’alibi de rêve pour continuer à dépenser sans compter dans les livres : le dow jones et autres Cac40, c’est de la rigolade, l’immobilier, une grande poilade, l’or, un truc pour les pigeons! Les livres, mes amis, les livres, pourvu bien sûr qu’il soient anciens, français (et là le coq se gonfle d’orgueil), et si, possible, achetés à Chartres (je suis taquin sur ce dernier point, j’admire la Librairie Sourget, en vérité, mais je ne veux pas paraître trop consensuel, c’est toujours mauvais comme image pour un milliardaire).

Parce que oui, voilà, la Librairie Sourget, avec l’aide la Banque Lazard a fait réaliser une étude comparée mettant en perspective le Livre Ancien (français, etc), comme investissement. Et il s’avère que c’est le super bingo!

Les choses étant bien faite, dans une semaine, c’est le Salon du Grand Palais, une excellente raison de rapatrier vos ridicules stocks d’or helvètes ou de vendre vos villas sur la Côte, pour venir investir chez nos amis du SLAM! La vie est belle, le timing est propice aux bonnes affaires.

Bon, trêve de plaisanterie, le temps c’est de l’argent (vous imaginez aisément que ce blog me laissera sur la paille pour le coup), le fond de l’étude est intéressant et l’on peut saluer l’initiative de la Librairie Sourget. La forme est un peu indigeste, surtout au début, avec les références au passé, mais j’ai goûté l’exercice.

Voici la conclusion :

Cette étude réalisée avec l’aide des services de la Banque Lazard est la première consacrée à l’évolution du prix réel des livres rares et précieux du XIXe siècle à nos jours. Elle devrait interpeller amis bibliophiles et financiers avisés et développer l’intérêt pour nos livres de « Haute Culture » tant les résultats de moyen et long terme sont saisissants.

ÉTUDE DE L’ÉVOLUTION DU PRIX DES LIVRES ANCIENS, COMPARÉE À DIFFÉRENTS PLACEMENTS :
· Indice « Dow Jones » de la bourse de New York
· Prix de l’immobilier aux USA depuis 1890
· Napoléon ou pièce de 20 F OR
· Hectare de terre labourable en Ile-de-France
· Indice du coût de la construction en France

Le livre en sort gagnant.

Vous pouvez lire l’étude à cette adresse : http://camillesourgetrarebooks.com/media/Etude_Livre_Ancien.pdf

Deux ou trois choses me laissent malgré tout perplexe, comme la volonté manifeste de « contrôle » de l’achat du bibliophile ainsi :

– « Si vous souhaitez acheter en vente publique, agissez de concert avec votre libraire, sinon l’on vous fera « monter au cocotier » ».
– « adaptez le type de livres à votre budget sachant qu’un livre de 10 000 E a autant d’avenir patrimonial qu’un livre de 100 000 E. » Ce qui me rassure…
– « …de nos voisins allemands réunifiés, ne représentera plus que 60 % de celui-ci dès 2030. Mais au-delà de nos frontières, et malgré les troubles occasionnés par la crise financière et économique née dernièrement aux États-unis, une formidable croissance économique productrice d’énormes richesses nouvelles s’est emparée de pays immenses. » Sous-entendu, ouvrons grand les vannes des frontières et exportons en coeur.
– « L’accroissement de la demande de beaux livres anciens, internationale bien sûr,
malgré l’obstacle de la langue, suivra, dans les décennies à venir, l’ascension du nombre de nouvelles fortunes, parmi lesquelles plusieurs souhaiteront posséder une prestigieuse bibliothèque qui fera office d’anoblissement culturel, étape ultime à la consécration d’une vraie réussite sociale au XXIe siècle. » Sous-entendu, on ne remerciera jamais assez les nouveaux riches, etc.

Mais je le redis, l’exercice est utile, et la Librairie Sourget joue pleinement son rôle de leader en se penchant sur ce genre de questions. Je trouve le fonds très intéressant.

Votre avis? Ca fait débat, non?

H

PS : pourquoi ne pas avoir comparé avec le baril de pétrole?

Sur eBay en ce moment

Les livres anciens actuellement en vente, du XVIe au XIXe siècle.

Voir les annonces →

17 Commentaires

  1. Heya! I understand this is somewhat off-topic but I needed to ask. Does operating a well-established blog such as yours require a massive amount work? I am brand new to running a blog however I do write in my journal everyday. I’d like to start a blog so I will be able to share my personal experience and feelings online. Please let me know if you have any kind of ideas or tips for brand new aspiring bloggers. Thankyou!|

  2. My spouse and I absolutely love your blog and find many of your post’s to be precisely what I’m looking for. Do you offer guest writers to write content for yourself? I wouldn’t mind creating a post or elaborating on many of the subjects you write related to here. Again, awesome blog!|

  3. Évidemment, être bibliophile après un grand drame national [ peste, Terreur, Commune, guerre, grippe espagnole, Occupation ] élargit l'offre et permet de faire de belles acquisitions d'ouvrages anciens… Mais à quel prix !

    Les périodes de paix sont généralement plus propices à la création et c'est alors l'élargissement de la demande qui permet le développement d'un commerce du livre luxueux. C'est pourquoi l'entre deux-guerres me semble avoir été une période faste pour la bibliophilie. Pierre

  4. Finalement le XXIe est pas mal, l'imprimerie en Europe ayant à peine plus de 5 siècles, et son développement ayant été exponentiel, notre choix c'est grandement élargi, ne boudons pas cette chance. Imaginez la frustration de l'homme du XVe qui ne pouvait acheter que du livre neuf 😉

    Daniel B.

  5. Bonjour,

    à bien des époques, car chacune a ses bonheurs. Donc j'aurais aimé vivre ma vie de bibliophile à la Renaissance à condition d'être François 1er ou Grolier, à la fin du siècle sous les traits de Jacques Auguste de Thou, au XVIIIe dans les habits du duc de La Vallière ou au XIXe dans ceux du duc d'Aumale…Les premières années du XIXe furent sans doute une période faste pour se constituer une bibliothèque…et envahir sa maison de livres à sauver sans plus savoir où donner de la tête. Grosse indigestion probable.

    Lauverjat

  6. … en tous les cas, j'aurais aimé vivre au 18ème ou 19ème car je suis certain que chez les bibliophiles on savait répondre au maître de maison en mettant un peu plus les formes que certains 🙂
    Xavier

  7. En 1800 vpus auriez eu l esprit de 1800

    Il est probable que vous ne vous seriez pas préoccupé de bibliophilie.

    Vu votre profil, je parie que vous auriez eu un bon poste de colonel, et que vous auriez plutot acquis quelques bonnes terres plutot que des livres.
    Non ?
    😉
    Jlp

  8. N'étant ni carnassier ni prédateur je ne me repaîs pas sur les ruines d'époques troublées; que donnera la vente Bergé si ce n'est des prix "exotiques" tout comme celle de Villepin? En 1850, il nous manquait le dadaïsme, le surréalisme, le lettrisme, le nouveau roman, &c., certains illustrateurs des meilleurs (Dali?, Picasso?, Magritte? Rochegrosse? &c.), des livres d'artistes sublimes, PAB, des relieurs novateurs (qu'on aime ou pas), Apollinaire, Aragon, Louÿs, Simon, Lely &c. et les sublimes éditions brochées sur des papiers d'anthologie, des reliures d'artistes à tomber …
    "Hier c'était mieux" … litanie de toujours.

  9. ah, en voilà une question qu'elle est bonne ! mais personnellement je ne trouve pas que l'époque actuelle soit si terne par rapport à ces moments troublés (et dangereux pour certains d'entre eux…)
    Aujourd'hui on dispose de bien plus de facilités qu'il y a seulement 15 ans, on est mieux informés, on a bien plus d'opportunités… on fait la fine bouche, mais c'est un réflexe de gros mangeur, pas d'affamé.
    On voit des hiérarchies bousculées, c'est vrai, mais est-ce que ce n'était pas aussi le cas précédemment ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.