Otto Ege et les désosseurs du Missel de Beauvais… De 75 à 15000 euros le feuillet

Le 1er septembre 1356, le chanoine Robert de Hangest a donné à la cathédrale de Beauvais un missel en 3 volumes, contre une messe par an. Le dernier volume, 309 feuillets, a été vendu à Londres en 1926 pour 970 livres. Un libraire de New York l’a défait en 1942 et l’a écoulé feuillet par feuillet, 25 à 40 dollars pièce. On en a retrouvé 122.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des miracles tarifés du marché numérique bibliophilique.

Robert de Hangest était chanoine de Beauvais et il est mort le 3 novembre 1356, 2 mois après sa donation. Un relevé des archives du chapitre la note ainsi : « Robert de Hangest chanoine donné a l’eglise un missel en 3 volumes ». En échange, le chapitre devait dire pour lui une messe anniversaire chaque année. Des 3 volumes, un seul a survécu, le troisième, qui couvre l’été liturgique, de la semaine après Pâques à la fin novembre. Il comptait 309 feuillets de vélin, 28,5 cm de haut sur 20 de large, écrits et peints à la fin du 13e siècle, et une main avait porté le legs en latin sur son premier feuillet. Il est resté dans la bibliothèque du chapitre 450 ans.

Le chœur de la cathédrale, 48 m sous voûte, s’était effondré en novembre 1284. Le missel a été copié dans les années qui ont suivi, pendant qu’on le relevait.

Feuillet enluminé du Missel de Beauvais, fin du 13e siècle
Feuillet du Missel de Beauvais, fin du 13e siècle. Cleveland Museum of Art, inv. 1982.141, domaine public.

La Révolution l’en a sorti, comme le reste. On le retrouve à Lyon, chez le collectionneur Didier Petit de Meurville, puis chez le courtier Henri Auguste Brölemann, qui l’a fait relier et dorer en 1843 par le relieur lyonnais Bruyère. Le missel est resté dans la famille jusqu’à une arrière-petite-fille, Mme Étienne Mallet.

Le 4 mai 1926, chez Sotheby’s, à Londres, il portait le numéro 161 et il a fait 970 livres. Le marchand qui a levé la main, William Permain, achetait pour William Randolph Hearst, le magnat de la presse américaine, dont les comptes portent l’achat pour 4 720 dollars. Le missel est parti pour les États-Unis.

Hearst l’a gardé 16 ans, puis il a liquidé une partie de ses collections par l’entremise de Gimbel Brothers, un grand magasin de New York. Le missel figure au catalogue de cette liquidation en 1941, et les comptes de Hearst le donnent vendu à Gimbel le 30 octobre 1942, pour 1 000 dollars. Le même mois, un libraire de la ville, Philip Duschnes, proposait dans son catalogue 54 des feuillets à l’unité, à 25, 30 et 40 dollars selon le décor. Il en vendait encore en 1946.

J’ai posé la multiplication. 309 feuillets à 25 dollars font 7 725 dollars, et à 40 dollars 12 360. Je ne sais pas ce que Duschnes a payé à Gimbel. Hearst, lui, avait lâché pour 1 000 dollars un livre payé 4 720. Le calcul vaut pour tout livre dont les pages se vendent plus cher séparées que réunies.

Duschnes a vendu une bonne part des feuillets à un confrère de Cleveland, Otto Ege. Ege enseignait l’histoire du livre, il a dirigé l’école d’art de sa ville de 1946 à sa mort en 1951, et il défaisait des manuscrits depuis des années. Il l’avait même écrit. En mars 1938, il avait publié dans une revue pour amateurs, Avocations, 3 pages intitulées « Je suis un biblioclaste ».

On y lit cette phrase, que je traduis : « Permettre à un millier de personnes d’avoir et de tenir un feuillet de manuscrit original, et d’en recevoir le frisson et la compréhension que seul donne le contact réel et fréquent avec ces héritages de l’art, voilà qui justifie assez la dispersion des fragments. »

Ege a défait une cinquantaine de manuscrits enluminés. À la fin des années 1940, il en a tiré un coffret, Cinquante feuillets originaux de manuscrits médiévaux, où chaque feuillet était monté sur un carton, avec une étiquette imprimée donnant le pays, l’époque, la langue et l’écriture. Il en a existé 40 exemplaires, vendus aux écoles et aux bibliothèques américaines. Le Missel de Beauvais y porte le numéro 15. Ege est mort avant d’avoir fini, et sa veuve, Louise, a terminé les coffrets et s’est chargée de les vendre.

Les feuillets ordinaires partaient au détail. Une bibliothèque municipale de l’Ohio les vendait à ses lecteurs et gardait 30 % du prix. Ses registres, retrouvés par un conservateur, comptent plus de 3 750 ventes, entre 50 cents et 15 dollars le feuillet.

30 %. Alde, à Paris, en prend 25 à l’acheteur depuis 2018, d’après mon relevé de septembre, et ne prête pas de romans.

Les étiquettes d’Ege ne sont pas sûres. Sur un coffret de feuillets orientaux, il a nommé « maghireli » l’écriture arabe du Maghreb, que l’on appelle maghribi, et ce mot ne se lit nulle part ailleurs. Je l’ai cherché une demi-heure dans les dictionnaires avant de comprendre que la faute était d’origine.

Une Américaine recompose le missel à l’écran depuis plus de 10 ans. Lisa Fagin Davis est paléographe, elle dirige la Medieval Academy of America, la société savante des médiévistes américains, et elle demande à chaque détenteur une photographie de son feuillet, recto et verso. Elle en avait 93 en juillet 2015. La reconstitution qu’elle publie sur Fragmentarium, la base suisse des fragments de manuscrits, en compte 122 sur 309, conservés dans plus de 50 bibliothèques et musées. Il en manque 187.

Plus d’un feuillet sur 3 a donc été retrouvé en 80 ans. Les autres sont détruits, ou accrochés sous verre chez des gens qui ne savent pas ce qu’ils ont au mur. C’est mon hypothèse.

Un de ces cadres a refait surface le 3 septembre 2022 dans un vide-maison du Maine, aux États-Unis. L’étiquette disait, en anglais, « 1285 après J.-C. Manuscrit enluminé sur vélin. 75 dollars ». Un jeune homme de 24 ans, Will Sideri, venu chercher de l’électroménager, a reconnu l’écriture parce qu’il avait étudié ce missel à l’université. Il a payé les 75 dollars. Mme Davis a estimé le feuillet entre 5 000 et 10 000 dollars, et elle a dit à la presse que ces feuillets ressortent dans les endroits les plus invraisemblables. Will Sideri a répondu aux journalistes qu’il ne vendrait pas le sien. Dans les 4 mois qui ont suivi, 7 autres propriétaires lui ont écrit après avoir lu l’histoire dans le journal.

J’ai relu l’étiquette du vide-maison. Elle porte une date, une technique, un support et un prix. Elle ne porte ni le titre du livre, ni la ville, ni le nom du chanoine, ni celui du libraire qui a sorti ce feuillet de sa reliure. Elle avait au moins l’excuse d’être écrite au feutre.

À 5 000 dollars pièce, les 309 feuillets font 1 545 000 dollars, et à 10 000 dollars 3 090 000, et c’est une multiplication, pas un prix, puisque beaucoup des feuillets retrouvés sont dans des bibliothèques et des musées qui ne vendront pas et que personne ne sait où sont les autres ni dans quel état. Le volume entier avait coûté 4 720 dollars en 1926 et 1 000 dollars en 1942.

J’ai cherché le 5 octobre 2026. Sur le site américain d’eBay, aucune annonce ne portait le nom du Missel de Beauvais, et un seul feuillet d’Ege était en vente, un Thomas d’Aquin italien copié vers 1470, à 1 100 dollars.

Sur AbeBooks, un feuillet du missel est proposé par un libraire de l’Oregon, Phillip J. Pirages, à 14 560 dollars. Sa notice nomme Robert de Hangest, Brölemann, la vente de 1926, Hearst et Duschnes, et elle attribue la découpe à Duschnes plutôt qu’à Ege. Le même site affiche 5 autres feuillets passés par les mains d’Ege, de 550 à 20 865 dollars, chez 4 libraires, tous avec son nom dans la description.

Un universitaire américain, Scott Gwara, a publié en 2013 la liste des manuscrits défaits par Ege, avec un numéro pour chacun. Depuis cette date, la notice honnête d’un feuillet de Beauvais tient en 4 lignes. Missel à l’usage de Beauvais, fin du 13e siècle. Donné à la cathédrale par Robert de Hangest en 1356. Défait à New York en 1942, feuillets diffusés par Otto Ege. Numéro du feuillet dans la reconstitution. Le libraire de l’Oregon les écrit toutes. Le cadre du Maine n’en avait aucune.

Ege se présentait en pédagogue. Il a vendu à des écoles 40 coffrets de 50 feuillets, et pour remplir ces 2 000 cases il a ouvert une cinquantaine de livres qui étaient arrivés entiers du Moyen Âge jusqu’à lui. Il comptait le millier de personnes qui tiendraient un feuillet dans leurs mains. Il manque 187 feuillets au Missel de Beauvais, et Mme Davis, avec l’aide de 50 bibliothèques et plus de 10 ans de travail, n’en a pas rassemblé la moitié, même en photographie.

Duschnes, lui, ne se présentait en rien. Il a pris un livre que Hearst lâchait pour 1 000 dollars et il en a vendu les pages 25 dollars au moins, le même mois. Le feuillet qui portait le legs de Robert de Hangest a disparu dans l’opération. Celui qui casse un livre pour le vendre à la feuille détruit une chose pour en tirer plus que son prix, et aucun discours sur l’éducation des foules n’y change rien. Ege le savait. Il avait choisi lui-même le mot de biblioclaste, qui veut dire briseur de livres, et il l’avait mis en titre.

Le métier n’a pas disparu avec lui, et chaque cadre acheté paie la découpe du volume suivant. Les casseurs se fournissent en exemplaires incomplets, dont les bibliophiles ne veulent pas, et ils vendent à des gens qui préfèrent une page au mur à un livre sur un rayon.

Mme Davis a publié la carte de ses feuillets quand elle en était à 99. Ils étaient dans 26 États américains, et hors des États-Unis au Canada, au Japon, en Norvège, en Angleterre et à Monaco.

Le chapitre de Beauvais a été supprimé en 1790 avec tous les autres, et plus personne n’était tenu de dire les messes qu’il devait. Sur cette carte, aucun feuillet de son missel n’était en France, et la reconstitution d’aujourd’hui n’en compte toujours aucun. Sainte Wiborade, aide nous!

GUILDE · OM/CADRE

La Guilde rappelle qu’une étiquette de 75 dollars engage son auteur au même titre qu’une notice de catalogue. Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Quand la reliure faisait la Une des journaux ou une reliure aux armes de Catherine de Médicis dénichée en brocante… O tempora, o mores

Quand la reliure faisait la Une des journaux ou une reliure aux armes de Catherine de Médicis dénichée en brocante… O tempora, o mores

Amis Bibliophiles bonjour,
Il faut avouer qu’on ne croise pas tous les jours une reliure aux armes de Catherine de Médicis, même au Grand Palais. Aussi quand mon oeil endormi se posa sur l’étal de cette brocante, je franchis en un temps record les quelques mètres qui me séparaien du stand. Mon jour était venu, effacé le Lycosthènes de Montaigne, oublié le tome de la Bible de Gutenberg retrouvé dans un presbytère, à moi la gloire, ou au moins la joie de dénicher ce petit trésor… dont je devinais qu’il était de format in-folio.

Las, plus je m’approchais, plus la joie s’estompait. Ce que j’avais déniché était en fait le numéro de Noêl 1929 de l’Illustration (L’Illustration est un magazine hebdomadaire français publié de 1843 à 1944. Il connut 5 293 numéros, soit 180 000 pages environ), dont une partie est consacrée aux « Belles reliures de la Bibliothèque Nationale ». Je fis contre mauvaise fortune bon coeur et m’acquittais le coeur léger de la modique somme demandée, aussi bien pour ne pas rentrer bredouille (ce qui est l’habitude du bibliophile en brocante, vous le savez tous) que pour me plonger avec délice dans l’article proposé par Emile Dacier (1876 – 1952, archiviste paléographe, conservateur adjoint à la bibliothèque nationale, inspecteur général des bibliothèques et des archives; Secrétaire de rédaction de la « Revue de l’art ancien et moderne).

Celui-ci nous invite à découvrir cet « art mineur » qu’est la reliure au travers d’une douzaine de reliures anciennes conservées dans la Réserve de la Bibliothèque Nationale, d’un superbe évangéliaire de Metz (or, ivoire, pierres précieuses et émaux cloisonnés) aux reliures aux armes du XVIIIème siècle. 

Ce qui frappe, en dehors de l’évidente qualité des reliures présentées, qui ne surprendra personne, c’est la beauté des planches proposées par l’Illustration qui méritait parfaitement son nom. 

Dacier conclue par ses mots: « Et puis, qui sait? D’avoir admiré tant de chefs-d’oeuvre, peut-être un visiteur, jusqu’alors insoucieux de ces choses, sera-t-il touché par la grâce, c’est-à-dire frappé de respect pour les vieilles reliures – pour toutes les vieilles reliures, fussent-elles simplement revêtues d’un humble veau fauve et tout juste relevées d’un filet d’or sur leurs plats, comme celles que l’on s’avise aujourd’hui de transformer en bonbonnnières, après avoir éventré le livre qu’elles protégeaient et dont elles ne sont plus désormais que le couvercle dérisoire. ».
Ce qui me frappe moi, c’est qu’à l’aube des années trente, la bibliophilie faisait encore suffisamment partie de de la vie « courante », pour qu’un périodique comme l’Illustration lui accorde sa Une. Nous en sommes loin désormais. Faut-il s’en réjouir?
H
P.S.: je n’ai pu résister… j’ajoute quelques publicités qui ont aussi fait le charme de l’Illustration. 

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.