Un grand bibliophile du XIXe siècle : Joaquim Gomez de La Cortina

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Excellente nouvelle, c’est un nouveau contributeur qui rejoint le blog en la personne de Guillaume, qui nous propose ce soir un portrait de Joaquim Gomez de La Cortina. Je lui laisse la parole.

« Je me propose de vous présenter à grands traits la figure d’un des plus illustres bibliophiles du XIXe siècle, mort tragiquement sous les coups de ses propres livres, qui récompensèrent là bien mal le culte qu’il leur voua sa vie durant.
Né en 1808 au Mexique, le jeune Joachim Gomez de la Cortina, futur marquis de Morante, est rapidement envoyé en Espagne par son père au moment où les troubles pour l’indépendance de la colonie se déclarent. Il y réalise des études brillantes, puique après avoir obtenu deux doctorats successifs – en droit canon puis en droit civil -, il devient recteur de la prestigieuse Universitas Complutensis de Madrid, avant d’exercer différentes fonctions politiques et juridiques. Il se dégage bientôt de toutes ces charges pour se consacrer à la réelle passion qui l’anima jusqu’à son dernier souffle : les livres, comme le montre sa devise hora fallitur legendo, aposée sur les nombreux ouvrages qu’il donnait à relier aux ateliers parisiens les plus réputés.

Doté d’une aisance matérielle certaine après la liquidation des biens reçus en héritage, il a dès son plus jeune âge consacré une part non négligeable de sa fortune à ses livres, puisque d’après ses registres de comptes, certaines années, les deux tiers de ses revenus étaient consacrés à l’achat de nouveaux ouvrages, à leur reliure ou à leur restauration. Aussi sa bibliothèque est-elle remarquable par trois aspects au moins :

* le nombre d’abord, puisqu’il réunit près de 120.000 volumes, total presque inédit pour un particulier.

* la qualité ensuite, puisqu’on compte de très nombreux ouvrages uniques, et que tous sont en excellente condition ; on peut signaler qu’il redore là le blason national, l’Espagne passant à l’époque pour n’abriter pratiquement aucun bibliophile, tout au plus quelques érudits qui s’accommodaient de livres délabrés et mangés par les vers.

* l’élégance enfin puisque, outre les belles reliures anciennes (sortant des bibliothèques de Thou ou de Grolier, quand elles n’ont pas été pas réalisées par Clovis Ève), il fait relier de nombreuses acquisitions en plein maroquin ou en veau fauve (ce qui n’exclut pas du demi-chagrin, voire de la demi-basane pour des ouvrages de pure consultation) par de grands artisans, Duru étant, d’après une anecdote ayant circulé dans Paris, son favori.

Passionné par l’Antiquité classique, il avait construit sa bibliothèque, sublimement logée dans de vastes salles dallées de marbre, autour de trois grands domaines :

— les classiques latins, avec des éditions de Virgile, Horace ou Cicéron par dizaines ; esthète raffiné, il pouvait posséder plusieurs exemplaires de la même édition. Il détenait aussi quelques manuscrits anciens de ces auteurs.

— les poètes latins modernes, prolongement logique de son premier centre d’intérêt.

— les ouvrages hétérodoxes, traitant de la Réforme ou d’hérésies plus confidentielles et plus exotiques…

Il publia lui-même un catalogue en 8 volumes de ses livres, limité à 500 exemplaires, preuve qu’il n’était ni bibliomane ni simple amateur de reliures (que Bergamotte et autres bibliopégomanes m’excusent) ; il fut d’ailleurs l’auteur d’un Dictionnaire étymologique latin et espagnol, Leipzig, 1867.

Malgré l’indication qu’il faisait frapper sur les plats de ses ouvrages (J. Gomez de la Cortina et amicorum, c’est-à-dire, « appartenant à J. Gomez de La Cortina et à ses amis »), jamais il ne prêtait ses ouvrages : mais n’est-ce pas à cela qu’on reconnaît le vrai bibliophile (cf. le Ite ad vendentes ! de Scaliger et toutes les anecdotes que répètent à l’envi les manuels de bibliophilie).
En dehors de ses livres, le loisir essentiel de ce célibataire endurci consistait en des discussions philologiques, tous les soirs, avec ses amis ; il détestait ne pas avoir le dernier mot, et son caractère passait, en vérité, pour difficile (serait-ce une autre caractéristique des bibliophiles ? Brunet, Quérard – certes bibliographes avant tout – avaient un caractère insupportable. Ce n’est pourtant pas l’impression que donne ce site !).

Malgré tous ces mérites, c’est pour sa mort, frappante il est vrai, et survenue en 1868, que l’on connaît surtout le marquis de Morante : il est en effet décédé en tombant du haut de l’échelle de sa bibliothèque (et non sous le poids de ses livres, comme on le dit trop souvent, et comme je l’ai moi-même honteusement prétendu au début de cet article, pour appâter le lecteur !), rejoignant en cela d’autres amateurs de livres.

L’essentiel de sa bibliothèque fut acquise et reliée en France ; c’est là aussi qu’elle fut dispersée, le catalogue ayant été réalisée par Paul Lacroix, alias le Bibliophile Jacob. Étant donné la masse de cette bibliothèque – dont une petite partie est maintenant entreposée à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm – il n’est pas difficile de trouver aujourd’hui quelques exemplaires dans le commerce, à condition de ne pas viser, bien sûr, une édition aldine reliée en plein maroquin bleu par Lortic, revêtue de la griffe d’Alde Manucce et agrémentée de quelques annotations d’Érasme…

Pour conclure, voici trois exemplaires qui m’ont fait particulièrement rêver quand j’ai parcouru les pages du seul premier volume du catalogue de vente réalisé par le Bibliophile Jacob – même si ce ne sont sans doute pas, objectivement, les plus précieux :

N° 774 : Horace Poemata – Paris, ex. off. Rob. Stephani, 1544 – in-8, mar. r., dent. int., tr. dor., avec notes manuscrites originales de Robert Estienne (Lortic)

N° 1488 : Scaliger (Joseph) Opus de emendatione temporum – Leyde, Plantin, 1598 – in-fol., mar. r., fil. tr. dor., aux armes de J.-A. de Thou, avec deux lignes autographes de J. Scaliger

N° 1616 : Tacite Opera omnia quæ extant. Iust. Lipsius denuo castigavit et recensuit – Lyon, Ant. Gryphe, 1584 – in-12, mar. r., comp. doré en plein lis, et marguerites sur les plats, tr. dor., aux armes de Marguerite de Valois, dite la Reine Margot (Clovis Ève)

Merci beaucoup Guillaume,

H

Bibliographie sommaire (plus de références dans l’ouvrage de P. Hummel) :

Fr.-A. Barbieri, « Notice biographique sur D. Joach. Gomez de La Cortina, marquis de Morante », dans Catalogue de la bibliothèque de feu M. le marquis de Morante, ancien recteur de l’Université de Madrid, sénateur du Royaume d’Espagne – Paris, Bachelin-Deflorenne, 1872 – vol. I, p. III-XVII

J. Gomez de la Cortina, Catalogus librorum doctoris D., Joach. Gomez de la Cortina, marquis de Morante, qui in ædibus suis extant – Madrid, Dusebius Aguado, 1845-1870 – 8 vol. in-4 + 1 vol. de suppléments

J. Guigard, Nouvel armorial du bibliophile. Guide de l’amateur des livres armoriés – Paris, E. Rondeau, 1890 – t. II, p. 372-375

P. Hummel, Regards sur les études classiques au XIXe siècle : le fonds Morante de l’É.N.S. – Paris, Presses de l’École Normale Supérieure, 1990 – 259 p.

Photographie : Quicherat (Louis, Marie) Vocabulaire des noms géographiques, mythologiques et historiques de la langue latine – Paris, Hachette, 1846 – Gr. in-8, pl. v. fauve glacé, double fil. droit sur les pl., dos lisse à fil. dor., aux armes sur les deux pl. de J. Gomez de la Cortina et amicorum, avec sa devise Fallitur hora legendo, VIII-176 p.

Description des armes de J. Gomez de La Cortina, empruntée à Guigard : « Coupé d’un et parti de 3, ce qui fait 8 quartiers : au premier, d’argent, à 3 fasces de gueules, à la bordure de sinople, chargée de 8 sautoirs d’argent, 3 en chef, 2 aux flancs et 3 en pointe ; au second, de sinople, à une cotice et un filet d’argent en bordure, accompagné de 2 croix vergetées du même, 1 en chef et 1 en pointe ; au trois, de gueules, au pélican de sinople en sa piété, à la bordure componée de sinople et d’azur ; au quatre, de même que le 2 ; au cinq, de gueules, à 3 fleurs de lis en fasce, une tour d’argent maçonnée de sable et donjonnée du même, en chef une cannette d’or repose sur une placette du même ; au six, de sinople à 5 étoiles d’argent, 2, 1 et 2 ; au sept, de même qu’au 1 ; au huit et dernier, coupé : au 1, d’azur à 1 tour d’argent surmontée de 3 étoiles du même mise en fasces ; au 2, de sinople, au taureau d’argent »

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

La Carte du Vinland: un OOPArt Bibliophilique?

La Carte du Vinland: un OOPArt Bibliophilique?

Amis Bibliophiles bonjour, 

Je vous propose aujourd’hui de découvrir le premier acte de la saga de la carte du Vinland, l’une des grandes « énigmes », voire l’un des grands scandales de la Bibliophilie au 20ème siècle. Je vous proposerai le second acte après-demain, tant cette histoire mérite deux messages.Avant tout, deux questions: qu’est-ce qu’un OOPArt et les péripéties d’une carte ancienne ont-elles un rapport avec la Bibliophilie?

1. Qu’est ce qu’un OOPArt: il s’agît du terme inventé par le zoologiste américain Ivan T. Sanderson pour désigner un artéfact archéologique ou historique dont les caractéristiques diffèrent de celles attendues d’un objet appartenant à la zone géographique ou temporelle du site où il a été découvert, au point qu’il est impossible au monde scientifique de le reconnaître comme appartenant réellement à la culture de ce site. Les crânes de cristal par exemple, qui ont eu récemment les faveurs du cinéma sont un OOPArt. Les OOPArts peuvent par exemple être des faux, des canulars, liés à des erreurs d’interprétation, ou des objets mis en avant pour défendre des thèses contestables, telles que le créationisme ou l’ufologie.

2. Quel est le lien entre une carte ancienne, puisque c’est bien de cela dont il s’agît, comme vous allez le découvrir ci-dessous, et la Bibliophilie? Il est très important dans ce cas précis dans la mesure où le destin de la carte est extrêmement lié à celui de deux ouvrages anciens, mais aussi parce qu’elle est passée entre les mains de libraires, pour terminer dans une grande bibliothèque américaine. Mais je suis certain qu’après avoir découvert la saga de la carte du Vinland, vous comprendrez son intérêt bibliophilique.

La carte du Vinland, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque Beinecke de Yale, daterait du xve siècle et serait la copie d’un original du 13ème siècle. 
Son importance réside dans le fait que, outre la présence de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, elle montre une portion de terre au-delà de l’Atlantique Nord, appelé Vinland, qui confirmerait le fait que les Européens auraient eu connaissance des voyages des Vikings au xie siècle, anticipant de quatre siècles la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb (1492). La carte indique également un certain nombre d’îles, notamment une île nommée « Beati Brandani » (île de Saint Brandan) et une île nommée « Branziliae » rappelant étrangement le mot Brésil.

Elle est dessinée sur une feuille de vélin pliée verticalement en son milieu pour former deux feuillets. Elle est reliée avec un manuscrit, Historia Tartarorum (ou Relation Tartare), version ancienne du texte du franciscain Jean de Plan Carpin, lui-même autrefois relié en appendice au Speculum Historiale de Vincent de Beauvais. Le texte de ce manuscrit est d’une écriture cursive gothique à deux colonnes par page et ses feuillets sont de même dimension que ceux de la carte. L’ensemble est recouvert d’une reliure qui semble avoir été exécutée entre 1900 et 1957.

L’histoire récente de cette carte est assez romanesque: elle est apparue officiellement sur le marché pour la première fois en 1965 quand le libraire américain Laurence Witten l’a proposée à la bibliothèque de Yale. En réalité Witten fût en contact dès 1957 avec la carte lors d’un voyage d’affaires en Europe. Elle faisait partie d’un lot proposé au libraire genevois Nicolas Rauch par un courtier italien du nom d’Enzo Ferrajoli. Celui-ci vivait en Espagne après avoir servi dans l’armée italienne puis s’être engagé dans les troupes franquistes au moment de la Guerre Civile. Enzo Ferrajoli est l’exemple d’une génération de courtiers cultivés et connaisseurs qui parcouraient alors l’Europe d’après-guerre pour dénicher et proposer des livres rares aux libraires et aux amateurs. L’époque était faste pour les bibliophiles et les livres affluaient en grand nombre sur le marché, conséquence directe de la guerre: origines incertaines, bibliothèques contraintes de se séparer d’une partie de leurs fonds pour financer des travaux, collections dispersées, etc. 

Ainsi par exemple des centaines d’incunables de la bibliothèque de l’Etat de Bavière furent mis en vente. Les livres de Ferrajoli venaient notamment de ce genre de collections et nous savons qu’il se trouve toujours des bibliophiles ou des libraires pour fermer les yeux sur la provenance d’un ouvrage… d’autant plus que les feuillets de garde, indiquant les provenances furent souvent arrachés. 
Witten finît par acheter un lot à Ferrajoli, incluant le manuscrit et la carte, bien que celle-ci ait été également proposée à de grands libraires anglais qui hésitèrent puis renoncèrent devant les implications qu’une telle carte suggérait. De plus, dès le départ, quelques interrogations furent soulevées, comme le fait que les trous de vers de la carte et du manuscrit ne correspondaient pas, et si les doutes sur l’authenticité du manuscrit furent rapidement levés, ils subsistaient pour la carte. (NB: reproduire un manuscrit de 1450 lignes comme celui de la Relation Tartare est considéré comme quasiment impossible).
Néanmoins, Witten acheta l’ensemble, notamment parce que le manuscrit en lui-même restait un ouvrage d’une grande rareté, mais aussi parce Ferrajoli, finalement, n’eût pas d’autre acheteur. Restait pour le libraire à authentifier la carte… Après cette première étape, le hasard (…?) intervient et permet à Laurence Witten d’entrer en contact avec Tom Marston, qui lui présente un volume en reliure du 15ème siècle au dos refait, contenant une partie du texte de Vincent de Beauvais… le Speculum Historiale. Les similutudes entre la Relation Tartare et ce nouveau texte sautent immédiatement aux yeux de Witten: le texte est écrit sur deux colonnes, sur des cahiers de papier dont les premières et huitièmes feuilles sont de vélin. Là aussi, il s’agît d’une écriture cursive gothique du 15ème siècle et les deux manuscrits ont la même taille, et les deux papiers laissent apparaître une tête de boeuf en filigrane. En comparant les ouvrages plus précisément, il s’avéra que leur dimension était très exactement identique. 
Plus intéressant, les trous de vers de la carte coïncidaient avec ceux du début du Speculum Historiale et que ceux de la Relation Tartare coïncidaient avec ceux de la fin du Speculum Historiale: tout laissait donc à penser que les trois éléments ne faisaient en fait qu’un, la carte du Vinland étant placée avant le Speculum et la Relation Tartare après le Speculum. Les éléments auraient été séparés par la suite, comme l’explique la reliure moderne et le fait que le dos du Speculum Historiale ait été refait. 

La réunion des trois éléments permettait semble-t-il d’authentifier la carte puisqu’il paraissait difficile d’imaginer qu’un faussaire ait désolidarisé le tout, faisant disparaître ainsi les preuves d’authenticité de la Carte et de la Relation. Le lien entre les trois éléments était de plus corroboré par une inscription figurant sur la Carte et signifiant à peu près « Delineatio primae partis. secundae partis. tertiae partis speculi », soit: dessin de la première partie, deuxième partie, troisième partie du speculum ».

Mais revenons à la carte elle-même: La première équipe qui examina le document remarqua la ressemblance avec une carte des années 1430 attribuée au navigateur italien Andrea Bianco ; l’Afrique est coupée là où la carte de Bianco était pliée. Elle en diffère aux confins est et ouest, en particulier dans le cas du Groenland qui est représenté comme une île, fait pourtant ignoré des géographes scandinaves de l’époque.

En ce qui concerne le vélin, en 1995, des chercheurs de l’université d’Arizona et de la Smithsonian Institution se rendirent à l’Université Yale pour dater ce parchemin par la méthode du carbone 14 avec spectromètre de masse à accélérateur. Le résultat donna une date assez précise de 1434 avec plus ou moins 11 années en plus ou en moins soit entre 1423 et 1445 mais cette date n’est valable que pour le support de la carte, et non la carte elle-même. 

Vous le constatez, tous ces éléments indiquent que la carte du Vinland semble bien être la preuve bibliophilique irréfutable que les Vikings ont bien découvert les Amériques comme le content plusieurs sagas… Et pourtant. C’est loin d’être le cas, et je vous présenterai les théories des détracteurs de la carte dès demain…

    En effet, si la carte semble faire partie d’un ensemble dont deux éléments tendraient à confirmer l’authenticité globale, et si elle est tracée sur un vélin qui a bien été scientifiquement daté de la 1ère partie du 15ème, soit 50 ans environ avant que Colomb ne pose un pied sur le Nouveau Monde, il subsiste de nombreux doutes.   On peut aujourd’hui classer ces doutes en eux grandes catégories : ceux liés au contenu de la carte elle-même d’une part, et les éléments matériels d’autre part.   Ainsi, sur la carte, Leif Eriksson est appelé Erissonius, ce qui ne deviendra pourtant la norme qu’au 17ème siècle et supposerait une transmission italienne ou française. Cela suggère que l’auteur ne serait pas un scandinave connaissant le latin, mais un non-scandinave connaissant le latin mais pas les langages nordiques. Le fait que l’Islande soit écrite Isolanda confirme que l’auteur pourrait être italien.
Par ailleurs, la graphie æ, qui apparaît plusieurs fois sur la carte, était hors d’usage à l’époque où la carte est censée avoir été produite, hormis quelques textes italiens transcrits délibérément à l’antique, et n’est habituellement pas utilisée en écriture gothique qui est celle du document.
 
Sur la carte, on retrouve une virgule dans la ponctuation, écrite « / », ce qui est anormal dans l’écriture Oberrheinisch Bastarda utilisée et aucune virgule n’est utilisée dans le manuscrit de la Relation Tartare.
 
Enfin, l’évêque Eirik est mentionné en latin « du Groenland et des régions voisines » (regionumque finitimarum). Or, cette expression avait déjà attiré plusieurs années avant la découverte de la carte l’attention du chercheur allemand Richard Hennig : on ne la trouvait que dans les ouvrages du franciscain Luka Jelic (1863–1922), et Henning voulait savoir de quelle source il la tenait. Il pensait avoir prouvé qu’elle venait de sources françaises citées par Jelic dans sa première édition (en français). « évèque régionnaire des contrées américaines » aurait été retraduit en latin dans les éditions ultérieures. Il ne s’agirait donc pas d’un titre ancien de l’évêque de Groenland et sa présence sur la carte permet de soupçonner une fraude s’inspirant de Jelic, qui fut lui-même un moment mentionné comme l’auteur possible de la carte.

  De plus, et c’est un élément important, Laurence Witten s’est avéré incapable de préciser la provenance de la carte en dehors du nom du courtier et des possibilités qu’elle ait appartenu à un collectionneur espagnol du 10ème siècle. Et aucune trace de cette carte ou de ces volumes, même partielle, n’a pu être retrouvée dans les bibliothèques européennes, et ce depuis l’époque où la carte aurait produite. Laurence Witten a d’ailleurs toujours été assez flou sur les origines supposées de la carte, en dehors de l’acquisition auprès de Ferrajoli (qui de son côté a connu des problèmes avec la justice espagnole pour des vols de livres dans des institutions), il a même avoué avoir menti sur certains points.

  Enfin, l’encre, dont l’analyse est encore sujette à de nombreux débats. Le tracé de la carte est constitué de la superposition de deux lignes, une noire presque effacée au-dessus d’une jaunâtre10. En 1967, les chercheurs du British Museum remarquent la nature inhabituelle de l’encre pour un manuscrit. En 1974, l’expert légal Walter McCrone détecte la présence de dioxyde de titane (ou anatase), substance que la chimie ne sait produire que depuis le début des années 1920. Ce composé étant utilisé pour les couleurs pâles, sa présence indique que la ligne jaune ne résulte pas du vieillissement d’une encre ancienne mais d’une fraude. Pour autant, une analyse  contradictoire de juillet 1985 réalisée à l’Université de Californie à Davis, montre que le dioxyde de titane n’est présent qu’à l’état de traces.

  Je vous livre pour terminer la conclusion de la chercheuse J. Olin du Smithsonian Institue : « Il est parfois possible de déterminer si un objet est un faux en se basant sur des analyses scientifiques. Il est très difficile de prouver qu’un objet est authentique. Le papier utilisé est une preuve que la carte du Vinland est d’époque. La composition élémentaire de l’encre est cohérente avec une encre médievale. Ces deux éléments attestent de l’authenticité de la carte. Les objections liées au fait que le Groenland soit décrit comme une île dès le 15ème siècle ont déjà été levées par ailleurs… les analyses diverses tendent donc à donner une grande crédibilité aux thèses défendant l’authenticité de la carte du Vinland ».  
Il semble que ce soit désormais la thèse qui prévale même si une thèse intéressant a suggéré que le jésuite allemand Josef Fisher (1858-1944) puisse être le faussaire. En effet, dans un catalogue d’une vente suisse de 1934, on a découvert que l’un des lots pourrait être la 5ème section de l’ensemble, qui était manquante. L’origine de ce fragment était la bibliothèque du château Mikulov de Brno, connue pour ses cartes anciennes et que Fischer consulta. Il serait envisageable que Fischer ait acheté l’ensemble contenant la Relation Tartare et le Speculum Historiale lors de la vente de la bibliothèque au début des années 30. Dans ce cas, si la carte avait été présente, on peut penser que cet éminent cartographe l’aurait dévoilée… a contrario on peut aussi penser qu’il ait pu prélever le vélin nécessaire, induisant le découpage de l’ouvrage, pour produire une fausse carte.  

A vous de vous faire votre avis (si l’un de vous est informé d’une nouvelle théorie, qu’il nous en informe) sur cette belle histoire. Son intérêt bibliophilique est évident, même si désormais sa dimension historique est moindre, puisque des fouilles dans L’Anse aux Meadows (Canada) ont depuis démontré que les Vikings avaient établi un campement en Amérique du Nord dès 970.

H

16 Commentaires

  1. 5 commentaires en 1 :

    Le triste sort réservé à ce bibliophile (1- Joachim Gomez de la Cortina) me rappelle à ma pathétique pusillanimité et à ma légitime prudence lorsqu’il s’agit d’escalader l’échelle qui mène aux ouvrages les plus élevés de ma bibliothèque.
    Je dis « élevé » mais je devrais dire les plus « hauts » ! En fait, m’étant précocement spécialisé dans le metrage, je possède à la fois d’imposants pans de murs ornés de nombreux ouvrages du plus bel effet et de nombreux ouvrages du plus bel effet mais d’une qualité peu élevée !
    Ce constat démoralisant étant posé, je dois avouer que je l’ai doublé d’un très mauvais investissement dans le matériel nécessaire à l’accès aux hauts ouvrages pas très élevés… (du plus bel effet mais je crois que je l’ai déjà dit…).

    Il m’arrive de penser que cette échelle cédera un jour sous mon poids. Le premier barreau cassé, le deuxième accueillera inévitablement mes attributs génitaux qui par écrasement assureront désormais la seule fonction urinaire qui leurs subsistera. Un cri s’échappera de ma gorge rapidement étouffé par le barreau supérieur qui fracassera ma mâchoire ouverte. Je tenterai, par pur réflexe imbécile, un rétablissement qui verra alors ma jambe se prendre dans l’échafaudage (c’était pas mon jour !). Ensuite, l’admirable cliché pré-opératoire montrera malheureusement une fracture multi-esquilleuse qui ravira la pupille des connaisseurs (Jean-Paul).

    Plus tard, j’aurai tout loisir, au cours d’un très long et très aléatoire rétablissement, à m’extasier devant les beaux articles proposés par Xavier (2- les papiers décorés, un must !) ou par Guillaume.

    Pour éviter que pareille chose ne se reproduise et pour faire fuir les curieux, j’apposerai sur la porte de ma bibliothèque une inscription piochée dans la dernière liste des citations offerte par Hugues (3- citations ) ou bien celle-ci, libellée sur une plaque émaillée achetée cet été en Espagne (traduction simplifiée)
     » Chaque livre de cette bibliothèque est une partie de la vie de ses propriétaires. N’empruntez pas la vie d’autrui car on en oublie la sienne, le diable fait commerce de l’absence de mémoire et l’oubli est la négation de l’amitié ! »

    Enfin ! Tout ceci n’est peut-être qu’un cauchemar comme en font tous les bibliophiles, me direz-vous (4- le cauchemar et autre). Je vais quand même chercher un escabeau plus stable et plus solide dans les excellentes annonces du blog (5 – Annonces-contacs-agendas) ! On ne sait jamais…

    Cordialement. Pierre

  2. Eric, je suis à peu près du même avis qu’Hugues. En dehors de la confusion payant/gratuit, votre article est agréable à lire, bien écrit, mais ce n’est simplement pas ce que je recherche dans le Magzazine du Bibliophile, qui est un magazine spécialisé.

    Puisque vous en parlez, vos articles me font plus penser aux chroniques de Clémentine P K, que vous semblez connaître, dans le Nouvel Obs. Mais ils sont trop éloignés du petit monde des bibliophiles, ce qui ne signifie pas que je n’ai pas eu de plaisir à le lire.

    Tristan.

  3. Plus cher maintenant :

    Un des deux seuls exemplaires de ce post-incunable parisien, de la bibliothèque de Gomez de la Cortina

    Tractat[us] d[e] arte bene vivendi et bene moriendi.
    Paris, Jean Lambert pour Denis Roce, 1504, 17 octobre.

    In-8 demi-maroquin rouge à coins, dos à nerfs orné aux petits fers dorés, tranches dorées [Rel. du milieu du XIXe siècle].

    6 500,00 Euros

    36 ff.n.ch. sign. a-d8, e4, marque au titre, car. goth.
    Edition parisienne de la plus grande rareté de cet art de bien vivre et de bien mourir. Un seul autre exemplaire en est connu, à l’University Library de Cambridge (Moreau, I, 1504, n° 8).
    Grande marque au titre du libraire Denis Roce, aux gryphons affrontés et à la devise « A l’aventure, tout vient à point qui peut attendre ».
    Exemplaire provenant de la célèbre bibliothèque de Joachim Gomez de la Cortina, marquis de Morante (son ex-libris armorié de maroquin rouge au contre-plat), un des plus grands collectionneurs espagnols. Ce fameux bibliophile (1808-1868) fut victime de sa passion : il périt en tombant de l’échelle de sa bibliothèque. (proposé sur le net par la librairie Chamonal).

    Amitiés, Bertrand

  4. Pas cher effectivement pour le Linguet à 230€. Un essai rare de l’auteur, toujours très intéressant (bien que parfois, le « polémiste » s’écoute parler). Je pense sincèrement que c’est un très bon prix pour un excellent auteur, qui me semble trop peu reconnu (alors qu’il fut très influent, au moins du point de vue de la politique extérieure dans la dernière partie de l’Ancien Régime.

  5. Merci Eric pour ces précisions nécessaires et bienvenue sur le blog.

    Une question qui mérite d’être posée néanmoins, c’est de savoir si un article peut être payant pour certains (abonnés au magazine), et gratuit pour d’autres, même s’il paraît plus tard sur le net. Mais ne soyons pas chagrins.

    En ce qui concerne votre article, que j’avais donc déjà lu sur votre blog, je pense comme pour le précédent (sur Voltaire) qu’il est très bien écrit, très intéressant mais que sa place n’est pas forcément dans le magazine du bibliophile. Il trouve par exemple parfaitement sa place dans votre blog, qui n’est évidemment pas consacré à la bibliophilie.

    Idem pour l’article sur Voltaire, qui est plus pour moi un article « culturel » voire littéraire, plus que « bibliophilique ». Il serait sans doute plus à sa place dans Lire par exemple, enfin, à mon humble avis de bibliophile et d’abonné.

    Je ne vous en fait évidemment pas le reproche, c’est plutôt le choix éditorial du Magazine du Bibliophile qui comme souvent est extrêmement déconcertant pour ses abonnés.

    H

  6. Les hasards d’une recherche ce jour :

    (LINGUET.)
    Essai philosophique sur le monachisme.

    « Paris. s. n. 1776. 1 vol. in-12, pleine basane verte, dos à nerfs orné, armes au centre des plats, encadrées d’un double filet. [2] ff ; 172 pp. -Histoire critique du monachisme que l’auteur découpe en trois périodes : chez les chrétiens orientaux, l’introduction des moines en Occident et les Fondations des Mendiants. «  »Cet ouvrage n’est autre chose que les vingt-quatre premiers chapitres de L’Histoire impartiale des Jésuites, par le même auteur.î Aux armes de J. Gomez de la Cortina. Barbier II, 223. Quérard V, 316. »

    * EUR 230.00 > other currencies
    * ordernr.: 112

    * bookseller: Librairie Prévost (FRANCE)

    Pas très cher il me semble.

    Amitiés, Bertrand

  7. Chers amis bibliophiles,

    Je me nomme Éric Poindron et je suis l’auteur, dans le dernier numéro du Magazine du Bibliophile de l’article sur « Le Cénacle Troyglodyte, une société bibliophilique et secrète ».

    Vous faites remarquer, avec justesse, que mon texte a paru, sur un blog avant sa publication imprimé. L’erreur ne vient aucunement du Magazine mais de moi puisqu’il s’agit de mon propre blog Le cabinet de curiosités de Eric Poindron.J’ai en effet eu la maladresse de le diffuser avant la parution dudit numéro, ce qui, comme vous l’avez fait remarquer, pourrait faire croire à une tromperie. Je suis simplement allé un peu vite en besogne afin de passer « à autre chose ».

    Acceptant de contribuer à une revue, étant écrivain, éditeur et critique littéraire, vous devez sans peine imaginer ce que représente pour moi la trace écrite.

    Aussi à l’avenir, la duperie ne se reproduira plus.

    J’aimerais toutefois savoir – et il n’y va pas de mon ego, il s’ait seulement de toujours s’améliorer – ce que vous pensez de cette rubrique intitulé « Biblionomadie » qui n’est pas une exploration bibliophilique, mais une détente défini ainsi par mon ami Jean-paul Fontaine : itinérance à travers les livres.

    Enfin, je vous encourage à visiter mon cabinet de curiosités, à me laisser vos commentaires si besoin. Vous verrez aussi que je me suis fait un devoir de référencer dans les liens amis – et que je crois incontournable – votre blog rigoureux et passionnant.

    En attendant de converser avec vous, veuillez accepter mes amitiés.

    Éric Poindron

    http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/

  8. Trop jeune, certes, mais belle mort pour un bibliophile, non ?
    120 000 livres… Ca fait rêver. En même temps, je suis assez contente (et fière) de pouvoir dire que j’ai lu chaque livre que je possède, et que je les « connais » tous.
    Bergamote (qui n’a même pas 120 volumes, loin de là 😉

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