Le prix de la passion, l’exceptionnel livre d’heures imprimé par Tory, au chiffre de Marie de Médicis

Amis Bibliophiles bonjour,

La salle des ventes de Bayeux proposait aux enchères dimanche dernier un livre d’heures imprimé par Geofroy Tory.
En voici la description au catalogue :


Exceptionnel livre d’heures au chiffre de Marie de Médicis. HEURES-Horae in laude(m) béatiss, virginis Mariae, Ad usum Romanum.
(Au colophon) Parrhisiis (Paris), Ex officina Gotofredi Torini biturgici (Geoffroy Tory), 20 octobre 1531, 1 vol in-8 réglé (imprimé en 2 couleurs noir et rouge) non paginé de 3 feuillets blancs-160 feuillets (A-V8)-3 feuillets blancs.Notre exemplaire est illustré d’un titre gravé, de 17 planches et d’un colophon gravé. Les gravures sont exécutées au trait, le texte est entouré de bordures richement composées d’arabesques, d’emblèmes, de devises et de symboles variés (dont le F couronné de François 1er et le C couronné de son épouse Claude).Le titre, la première page de texte (juste après le calendrier), l’ensemble des planches (avec l’encadrement des pages de texte en regard) ainsi que le colophon sont entièrement rehaussés de couleurs et d’or.

Reliure légèrement postérieure (extrême fin XVIe-tout début XVIIe) en maroquin havane richement décorée (sur les deux plats et au dos) « aux petits fers » et frappée au centre de chaque plat du chiffre (double M dont l’un est inversé non couronné) de Marie de Médicis entouré d’une couronne de laurier, gardes blanches, tranches dorées, reste de liens. 
Etat : Coiffe supérieure absente ayant entrainé une perte substantielle de peau dans la partie supérieure de  l’entre-nerfs de tête sinon exemplaire en excellent état (pas de rousseurs, pas de déchirures, pas de salissures, pas de feuillets déreliés ni désolidarisés) ; aucune usure en reliure, pas « d’insolation » ni de griffures ; les ors sont vifs. Ex-Dono daté du 15 juillet 1804 (en partie illisible) manuscrit sur le premier contre-plat.
Notre exemplaire est truffé d’une grande planche dépliante en 4 volets (rehaussée elle aussi) contemporaine de par son exécution et du trait à l’ensemble du livre. Placée (collée) au recto du feuillet E (entre la fin « des petites heures de la vierge Marie »et le début des « sept psaumes pénitentiaux ») cette gravure intitulée « triomphe de la vierge Marie » est une symbolique mettant en scène les allégories et les vertus défilant devant la vierge en annonciation.


L’ensemble est légendé d’un texte (en français) sur 5 colonnes. Le placement de cette planche n’enlève (ni ne supprime) en rien la cohérence des textes ; « les petites heures » étant terminées par un rappel du titre principal en rouge et le début des psaumes commençant par deux magnifiques planches (en préambule) représentant l’annonciation. De plus en regardant le feuillet par transparence excepté la signature du feuillet rien ne laisse entrevoir une typographie quelconque. Exceptionnel et magnifique livre d’heures au chiffre de Marie de Médicis vraisemblablement un livre « de présent »…
Il y avait quelques remarques à faire sur cette description que l’expert ne manqua pas de faire lors de la présentation  du livre et que les amateurs prêts à enchérir, une dizaine semble-t-il, devaient connaître.
La planche dépliante fait bien partie du livre. En effet, elle est signalée par Auguste Bernard (Geofroy Tory, Paris, 1865, page 167). Elle était d’ailleurs reproduite dans le catalogue Tory  de l’exposition au château d’Ecouen (exemplaire Edmond de Rothschild). Elle tire son inspiration des gravures du Songe de Poliphile sa légende est en alexandrins.
Cette édition appartient au  groupe de livres d’heures de Tory dans le style « à l’antique »  c’est à dire typique de la Renaissance et à l’époque signe de modernité, en opposition aux décors de type gothique ou de type ganto-brugeois. 
Les grands bois gravés dans le style ultramontin présentent des décors en perspective et l’impression est en caractères romains. C’est la dernière édition de Tory en ce qui concerne les Heures « à l’antique ».
Le livre est rehaussé de coloris d’époque et se présente sous une reliure légèrement postérieure dans un décor à la fanfare ; deux atouts majeurs.
L’attribution du  monogramme double M  inversés à Marie de Médicis est récusée par l’expert au moment de la vente. Il n’est en effet pas couronné (différent de OHR 2504  par exemple).


Personnellement je me demande s’il ne faut pas y lire simplement les initiales Ave Maria, comme je connais un exemple sur un bréviaire où la barre horizontale du « A » n’est pas tracée ?

Après un long préambule, les enchères commencèrent à l’estimation haute  de 5 000 euros pour atteindre en un clin d’œil 25 000 euros. L’ardeur se ralenti fortement vers 50 000/ 60 000 euros pour laisser la place à un duel d’enchérisseurs. Les 70 000 euros me semblaient la limite de la raison, et probablement l’avis du plus grand nombre. Pourtant, un quart d’heure plus tard, la passion poussait les enchères à 185 000 euros ! 
Reverra t-on ce livre ?

Il existe à Chantilly une autre édition, de 1525,  très délicatement rehaussée mais en reliure du XIXe.
Des livres imprimés par Tory, les livres d’heures très appréciés au XIXe semblaient un peu délaissés ces temps derniers au profit bien sûr du Champfleury. Cette enchère préfigure peut être un nouveau retournement de tendance et un nouvel engouement.
Lauverjat.

La lettre du bibliophile

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Les Caractères de La Bruyère, une idée de collection…tableau synthétique d’identification des éditions originales chez Estienne Michallet

Les Caractères de La Bruyère, une idée de collection…tableau synthétique d’identification des éditions originales chez Estienne Michallet

Amis Bibliophiles bonjour,

La Bruyère est sans doute le seul écrivain qui a publié un unique livre, sans que jamais son nom n’apparaisse de son vivant, et qui est encore connu du grand publique trois siècles plus tard, tant ses écrits sont intemporels. Dans tel passage votre voisin, dans tel autre votre collègue, votre épouse, votre président…ou votre miroir… le caractère de l’homme du XXIe est si proche de celui du XVIIe, surtout dans ses travers…Le Bruyère l’avait bien vu  « Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier ; ce sera le même théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. »  Il aurait pu écrire trois cent ans…

Portrait de La Bruyère pour l’édition grand in4 de Hochereau Paris 1765 quatrain de Boileau

J’ai commencé par acheter  la courante édition annotée par Coste en deux volumes in 12, puis trouvé une des éditions originales, puis 2, puis 3, ainsi a germé l’idée de rassembler un exemplaire de chaque édition originale des caractères imprimé par  Michallet à Paris ; qui sont au nombre de neuf. J’ai essayé de les trouver toutes en reliure et condition d’époque, seule la rare troisième édition fait exception, ne la trouvant pas depuis de nombreuses années, et étant le dernier maillon manquant, je l’ai récemment acquise reliée en maroquin XIXe., mais je ne désespère pas de la trouver un jour en reliure du temps.

Tableau de Synthèse des 9 éditons originales des caractères chez Michallet + quelques autres éditions significatives de Michallet en association avec Léonard à Bruxelles ou avec Amaulry  à Lyon parues simultanément.

Chez Michallet en noir. Chez associés de Michallet en rouge, éditions parues  simultanément aux originales parisiennes et avec accord de Michallet.

Caractéristiques communes :

Toutes les éditions parues du vivant de La Bruyère ne portent pas son nom.

Elles sont toutes au format in 12.Feuillets de 160 x 95 mm pour de belles marges pour les éditions parisiennes.

 

Mention d’édition Editeur

Année

Collation particularités
sans Michallet 1688

Titre en noir

30 feuillets non chiffrés compris titre, pages 53 a 149 caractères de Théophraste,1 faux titre, pages 153 à 360 caractères de La Bruyère sans précision du nom , 1 ffeuillet privilège

Contient 418 caractères

Privilège du 8 octobre 1887 sans précision de duré. Il n’existe pas d’exemplaire sans carton connu, la plus prestigieuse et rare. Mon exemplaire comprend 25 cartons, dont l’onglet témoin de la page d’origine est présent

1 feuillet d’errata est parfois présent, mais il comporte lui-même des erreurs et n’ai pas présent dans les premiers exemplaires.

sans Michallet et Leonard Paris Bruxelle 1688 29 feuillets titre compris, 226 pages, 1 feuillet privilège Conforme à la première édition de Paris avec tous les cartons.
Seconde Michallet 1688 30 feuillets 308 pages 1 feuillet privilège,1 feuillet blanc Les tables ne renvoient pas aux pages
sans Lyon Thomas Amaulry1688 30 feuillets 308 pages 1 feuillet privilège 1 feuillet blanc Edition faite par Amaulry en accord avec Michallet qui lui cède son privilège suivant accord fait entre eux » Amaulry étant un grand spécialiste des contrefaçons, Michallet à probablement préféré s’associer…. Pour moins perdre. Etabli d’après la seconde de Paris
troisième Michallet 1688 30 feuillets 308 pages, 1 feuillet de privilège, 1 feuillet blanc, Identique à la deuxième édition dernier état, titre cartonné en troisième édition Sans doute une des plus rares avec cette mention de troisième, c’est d’ailleurs la seule que je n’ai jamais réussi à trouver en reliure d’époque.
Quatrième Michallet 1689

 

1er titre en rouge et noir

21 feuillets titre compris, 425 pages,[4] pages de table et privilège. la pagination saute de 248 à 279 mais sans manque. Importante augmentation contient 764 caractères et de nombreuses modifications. Bien reconnaissable à son important  saut de pagination, qui vous permettra parfois de la payer peu cher ! Une incomplète complète c’est toujours bien !…

Achevé d’imprimer pour la quatrième fois le 15 février 1689

 

Quatrième Lyon Amaulry 1689 21 feuillets titre compris, 394 pages, [6]pages table et privilège Texte de la quatrième édition parisienne
Cinquième Michallet 1690 21 feuillets 505 pages [4] pages de tables et privilège 1 erreur de pagination 31 ,32 manque sans lacune 923 caractères dont 164 nouveaux Achevé d’imprimer pour la cinquième fois le 24 mars 1690

 

sixième Michallet 1691 16 feuillets, 587 pages [4] pages de tables et privilège 1000 caractères dont 77 nouveaux Achevé d’imprimer pour la sixième fois le,1er juin 1691
Septième Michallet 1692 16 feuillets, 679 pages , [8] pages table privilège  1073 caractères Pas d’achevé d’imprimer à partir de la septième
Huitième Michallet 1694 16 feuillets , 716 pages, XLIV pages [8] pages tables et privilège  discours à l’académie française publié pour la première fois, et 1120 caractères Première parution du discours à l’académie française.
Neuvième Michallet

MDC C XV[sic]I 1716 pour 1696

16 feuillets,662 pages XLIV pages, [6] pages de table et privilège. pas d’ajout texte de la huitième. dernière édition corrigée en partie par l’auteur et paru quelques jours après son décès. Elle comporte de nombreuses fautes, à commencer par la date sur le titre MDC C XVI au lieu de MDCXCVI qui la rend bien reconnaissable.

 

Que sont les différents états d’une même édition ?

Au fur et à mesure de l’impression, La Bruyère ami très proche de Michallet apportait en permanence des corrections et des modifications à son texte, ce sont les « cartons », ces pages corrigées étaient insérées ou collées en lieu et place de la page d’origine fautive ou à améliorer, la page d’origine étant coupée et servant d’onglet. Voir l’exemple avec deux versions de la 8eme édition page 129 en premier état et même page en deuxième état, au dernier article précision de « Chez les femmes »,  cela ne change donc pas la collation de l’édition originale, mais change vraiment le signifiant..  il y aurait au minimum, 25 états différents connus sans compter des états accidentels, ce pour les 9 éditions Michallet !…

Les exemplaires en reliures d’époque sont préférables pour la bibliographie matérielle, ils sont tels que sorti de l’imprimerie, peu pressés et les cartons et onglets se voient bien. Ceux reliés en maroquin au XIXe sont souvent lavés et très fortement pressés, et il est très difficile de voir les cartons en charnière. De plus les bibliophiles du XIXe composaient parfois l’exemplaire idéal à leurs yeux à base de plusieurs volumes, ce qui brouille alors un peu plus les pistes.

Vous trouverez ci-dessous toutes les pages de titre dans l’ordre du tableau, puis comme  exemple, la comparaison de l’état 1 et état 2 de la page 129 de la huitième édition.

Pour plus d’infos sur les différents états voir Tchemerzine bibliographie des éditions originales (…)  T6 pages 307 à 329. Ou Jules Le Petit bibliographie des Editions originales françaises à partir de p 428 qui reprend les éléments de La Rochebilière.

Daniel Bayard, libraire, www.livre-luxe-book.com

 

5 Commentaires

  1. … la fracture sociale est de mise dans tous les domaines… entre mon budget à la FIAC ce samedi et celui de ceux qui achetaient des tableaux à 300 ou 400 000 euros, il y avait une marge très importante ! C'est ainsi et je pense que chacun avec ses propres moyens peut être soit passionné soit en quête d'un investissement à sa portée.
    Ceci étant 185 000 euros pour une impression de Tory… cela ne peut être que de la passion (et là, je tire mon chapeau) parce que pour un placement, c'est un pari très risqué à un tel prix !
    Xavier, qui retourne sur Ebay en quête d'un merle blanc à 10 euros

  2. Cela n'a pas de sens car c'est sans doute moins pour l'acheteur en % de son revenu mensuel, que 90 euros pour certains clients qui me demande de payer un livre à 90 euros en 2 chèques de 45 euros. La passion à un prix, mais les conséquences sur la trésorerie mensuel ne sont pas les mêmes pour tous. Je ne me prononcerai pas sur le plus passionné des deux acheteurs ? Cela porte le livre à 15 ans de Smic. La fracture sociale entre bibliophiles laisse pantois.

    Un libraire qui a les deux types de clientèles.

  3. C'est vrai que l'attribution à Marie de Médicis n'est pas assurée, mais il n'empêche : la conjonction d'un livre d'heures de Tory et d'une belle reliure me suffit ! A 5000 euros, c'était une belle affaire ; à 185 000, c'est un peu au-delà de mes moyens.
    Merci Lauverjat pour ce compte-rendu. J'avais noté la vente et je cherchais justement le résultat !
    Philippem

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