N’espérez pas vous débarrasser des livres

Amis Bibliophiles bonsoir,
J’ai déjà eu l’occasion de présenter l’excellent ouvrage d’Eco et Carrière dont j’emploie ici le titre… N’espérez pas vous débarrasser des livres… En effet, soit mon oeil est particulièrement aiguisé, soit plus simplement comme dans un ouvrage de Swift, les livres me pourchassent: voici à quoi ressemble le quotidien d’un bibliophile qui se promène innocemment dans les rues de la capitale de livres (et des Gaules).

Les livres anciens semblent exercer un attrait particulier sur le chaland, puisque pas moins de trois boutiques présentaient des « livres anciens » dans leur vitrine et semblaient m’inviter à entrer (à moins que le chemin n’ait été balisé simplement pour moi…).
Je vous le dis, amis bibliophiles, vous êtes furieusement tendance!

Plus loin, cette curieuse chose, qui m’a rappelé une chaise d’aisance faite de volumes de l’Encyclopédie que je regrette encore 3 ans après de ne pas avoir achetée…
Et enfin, ce matin, cette malle de relieur, objet que je n’avais encore jamais croisé. 
Elle contenait des outils, mais aussi un livre complet de feuilles de garde de divers styles. Superbe (450 euros… je l’ai laissée, je préfère acheter un livre à ce prix là. Désolé pour la photo de faible qualité).

H

La lettre du bibliophile

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Le retour de la Bible du Diable ou Codex Gigas…

Le retour de la Bible du Diable ou Codex Gigas…

Avec ses 75 kilos, le Codex Gigas, plus connu sous le nom de Bible du Diable, est le plus grand manuscrit médiéval connu au monde. Né au XIIIe siècle dans un monastère bénédictin de Bohême, il enferme à la fois la totalité de l’Ancien et du Nouveau Testament, plusieurs textes savants… et une légende qui sent le souffre. Petit voyage au cœur d’un livre hors norme.

Qu’est-ce que le Codex Gigas ?

Le Codex Gigas — littéralement « livre géant » en latin — est un manuscrit du XIIIe siècle conservé aujourd’hui à la Bibliothèque royale de Suède, à Stockholm. Ses dimensions impressionnent : 92 cm de hauteur, 50 cm de largeur, 22 cm d’épaisseur, pour un poids total de 74,8 kg. Il faut deux personnes pour l’ouvrir.

L’ouvrage compte 624 pages de parchemin, fabriquées à partir de la peau de 160 ânes. La calligraphie y est exceptionnelle de constance, et les enluminures rouges, bleues et vertes y sont nombreuses, parfois somptueuses.

L’origine du manuscrit est attribuée au monastère bénédictin de Podlažice, situé au centre de l’actuelle République tchèque. Il aurait été composé entre 1204 et 1230 environ.

Page du Codex Gigas montrant le texte calligraphié

Que contient le Codex Gigas ?

Le contenu du Codex Gigas est aussi vaste que son format. On y trouve :

  • L’Ancien et le Nouveau Testament en latin (version Vulgate de saint Jérôme) ;
  • Les Antiquités juives et la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe ;
  • L’Etymologiae d’Isidore de Séville, encyclopédie du haut Moyen Âge ;
  • Une chronique de Bohême de Cosmas de Prague ;
  • Plusieurs traités médicaux, dont des œuvres d’Hippocrate ;
  • Des formules d’exorcisme et incantations magiques ;
  • Un calendrier liturgique avec nécrologe.

Cet éclectisme — textes sacrés, savoir profane, magie et médecine — en fait une véritable bibliothèque universelle reliée en un seul volume. À l’époque médiévale, on parle de la « huitième merveille du monde ».

La légende du moine et du diable

C’est ici que l’histoire bascule dans le mythe. La légende veut qu’un moine bénédictin du monastère de Podlažice, condamné pour faute grave à être emmuré vivant, ait imploré sa grâce en promettant de copier en une seule nuit un livre contenant tout le savoir humain — à la gloire de l’abbaye.

Voyant que la tâche était impossible, il aurait alors invoqué le Diable en personne. Lucifer aurait achevé l’ouvrage en échange de l’âme du copiste, qui aurait ajouté en signe de gratitude (ou d’aveu) la fameuse enluminure du Diable, pleine page, qui orne le folio 290.

Le Diable du Codex Gigas, enluminure pleine page

L’enluminure du Diable, « huitième merveille du monde »

L’image en elle-même est exceptionnelle : un Diable mesurant près de 50 cm de haut, accroupi, bras levés, langue rouge tirée, griffes dressées, comme s’il s’apprêtait à saisir le lecteur. Les couleurs — vert, rouge, ocre, blanc — sont étonnamment fraîches après huit siècles.

Particularité troublante : la page qui fait face au portrait du Diable représente la Cité de Dieu (selon saint Augustin), c’est-à-dire le paradis céleste. Cette mise en regard du Mal et du Bien dans un même cahier renforce l’aura mystique du manuscrit.

Les analyses récentes des codicologues écartent évidemment l’hypothèse diabolique, mais reconnaissent que la qualité picturale et l’unité graphique de l’œuvre sont exceptionnelles pour un travail de cette ampleur.

Détail de l'enluminure du Diable du Codex Gigas

De Podlažice à Stockholm : le voyage du manuscrit

Trois siècles après sa création, le manuscrit fascine l’empereur Rodolphe II du Saint-Empire, roi de Bohême et de Hongrie (1576-1612). Personnage hors-norme amateur de mages, d’astrologues et d’alchimistes autant que d’art et de philosophie, Rodolphe II rassemble dans son château de Prague une collection que toute l’Europe lui envie. Le Codex Gigas en fait partie.

En 1648, lors de la guerre de Trente Ans, les troupes suédoises prennent Prague et pillent la collection impériale. Le Codex Gigas est emporté à Stockholm comme butin de guerre, et rejoint les rayons de la Bibliothèque royale, où il se trouve toujours aujourd’hui.

En 1990, peu après la chute du régime communiste, Václav Havel, nouveau président de la République tchèque, demande le retour ou le prêt du manuscrit à Prague. D’interminables négociations diplomatiques s’ensuivront, qui n’aboutiront que quatorze ans plus tard, en 2004.

L’énigme du scribe unique

L’un des mystères encore irrésolus tient à la calligraphie elle-même. Selon les meilleures estimations, le manuscrit aurait été écrit par un seul homme, pendant une vingtaine à trente années.

Tomáš Vagenknecht, conservateur ayant étudié l’ouvrage, le souligne :

Ce qui nimbe ce livre de mystère, c’est la calligraphie : le style, la beauté et la pureté de l’écriture sont rigoureusement les mêmes, de la première à la dernière page. Or chaque scribe se fatigue, la main se lasse, la calligraphie évolue. Pas ici. Entre la première ligne et la dernière, il y a près de vingt-sept ans. Et rien ne change.

Cette régularité parfaite, à une époque sans cahier des charges typographiques ni standard d’écriture, contribue à la fascination que le Codex Gigas exerce sur les bibliophiles, les paléographes et les curieux.

Le retour à Prague (2007-2008)

Le manuscrit a quitté Stockholm pour la première fois depuis 358 ans en septembre 2007, à l’occasion d’une exposition exceptionnelle au Klementinum de Prague, organisée du 20 septembre 2007 au 6 janvier 2008. Une vitrine-coffre-fort spécialement aménagée dans un ancien collège jésuite a permis sa présentation au public.

L’exposition fut un succès retentissant : les Tchèques ont fait la queue pendant des heures pour voir « leur » manuscrit revenu de l’exil suédois.

Exposition du Codex Gigas

Où voir le Codex Gigas aujourd’hui ?

Le Codex Gigas est conservé en permanence à la Bibliothèque royale de Suède (Kungliga biblioteket), à Stockholm, où il est exposé en vitrine et accessible au public sous certaines conditions.

Plus extraordinaire encore : la totalité du manuscrit a été numérisée en haute définition par la Bibliothèque royale de Suède et est accessible gratuitement en ligne, page par page. Vous pouvez tourner virtuellement les 624 folios, observer la fameuse enluminure du Diable, et lire les textes en latin sur le portail officiel de la KB.

Foire aux questions

Pourquoi appelle-t-on le Codex Gigas la « Bible du Diable » ?

En raison de l’enluminure pleine page représentant Lucifer (folio 290) et de la légende médiévale selon laquelle un moine emmuré vivant aurait pactisé avec le Diable pour achever ce livre en une seule nuit. La taille gigantesque du manuscrit a renforcé cette aura surnaturelle.

Combien pèse le Codex Gigas ?

74,8 kg, soit près de 75 kilos. Il faut deux personnes pour le manipuler.

Où se trouve le Codex Gigas aujourd’hui ?

À la Bibliothèque royale de Suède (Kungliga biblioteket) à Stockholm, depuis 1648. Une seule sortie : l’exposition à Prague en 2007-2008.

Peut-on consulter le Codex Gigas en ligne ?

Oui. La Bibliothèque royale de Suède a numérisé l’intégralité du manuscrit en très haute définition et le met à disposition gratuitement sur son site officiel.

Qui a écrit le Codex Gigas ?

Selon la tradition, un seul moine bénédictin du monastère de Podlažice (Bohême), au début du XIIIe siècle, durant une vingtaine d’années. Son identité nous est inconnue. La légende dit qu’il s’appelait Hermann, dit « l’Inclus ».

Pour aller plus loin

Vous avez dit… diabolique ?

H

11 Commentaires

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  2. Le livre quand il est beau est souvent associé au luxe et au confort.

    Une célèbre librairie ancienne de Marseille a détourné une partie de ses locaux pour y installer un restaurant fort sympathique, en y laissant les rayonnages de la boutique. La propriétaire ne se cache pour dire que la librairie attenante est bien moins rentable que le restaurant…

    L'avantage est qu'on y retrouve les mêmes clients aux tempes grisonnantes. La surprise est de constater que certains déjeunent avec de charmantes jeunes femmes qui pourraient être leurs filles. Tout les membres du personnel arrivent, avec beaucoup d'élégance, à faire croire à ces derniers qu'ils le croient ;-)) Pierre

  3. Je connais un (très correct) restaurant où la tapisserie a été remplacée par des pages de livres. Les bouquinistes vendent aussi souvent à des décorateurs (2 euros le volume de Bourdaloue, cela doit mettre le mètre à 60 euros ce qui n'est objectivement pas cher).
    L'avantage de la bibliophilie c'est que c'est (aussi) décoratif, joli, présentable. Et je ne parle pas du côté socialement accepté de ce genre de passion. Cela simplifie les choses auprès des compagnes/compagnons dont "c'est (aussi) la maison/l'appartement…";-)
    J'imagine qu'il est des collections plus difficiles à intégrer dans un intérieur (les boites de camembert? les capsules de champagne?).
    Olivier

  4. j'avais remarqué ce genre de décoration… mais ce n'est pas trop efficace sur un biblio-quelque chose : comme pour vos photos, je remarque les livres, mais rien du tout du magasin. Je ne sais même pas s'il s'agit d'une chaîne de vêtements ou d'une épicerie.

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