Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.
Amis bibliophiles, bonjour.
Les bibliophiles sont snobs.
Voilà. C’est dit. On peut maintenant replacer calmement son signet, prendre un air offensé, puis reconnaître, entre gens de bonne compagnie, qu’il serait inutile de nier l’évidence. Tous ne le sont pas avec la même intensité, bien sûr. Il y a le snob massif, le snob doux, le snob charitable, le snob technique, le snob par héritage, le snob par imitation, et ce cas très fréquent du snob qui se croit simplement exigeant. Mais enfin, dans l’ensemble, la bibliophilie demeure un des rares milieux où le raffinement du goût sert encore, avec une régularité admirable, de permis de mépriser.
Le plus beau, c’est que ce mépris s’exerce presque toujours avec une parfaite urbanité.

Le bibliophile ne dit pas : « C’est nul. »
Il dit : « C’est un peu faible. »
Il ne dit pas : « Votre livre ne vaut rien. »
Il dit : « Ce n’est pas tout à fait mon domaine. »
Il ne dit pas : « Votre bibliothèque est navrante. »
Il dit : « Il y a là des choses très diverses. »
En bibliophilie, l’insulte a reçu une bonne éducation.
Je me souviens d’un amateur assez récent, croisé chez un libraire, qui montrait avec une joie très simple un volume du XIXe siècle fraîchement acheté. Il n’était pas absurde : bon papier, reliure honnête, exemplaire sain, rien d’humiliant. Il le tendait avec cette fierté un peu touchante de celui qui entre dans le jeu et croit encore que le plaisir suffit à fonder une légitimité. Un bibliophile plus chevronné le prit en main, regarda le dos, ouvrit le volume, examina deux feuillets, puis dit d’une voix parfaitement calme : « Oui, c’est tout à fait le genre de livre avec lequel on commence. » Il rendit l’ouvrage comme on repose une tasse médiocre.
Tout était dans le “avec lequel on commence”. La phrase ne contenait ni injure, ni erreur, ni éclat. Elle faisait mieux : elle remettait un homme à sa place avec une douceur de gouvernante. J’ai pensé ce jour-là que le snobisme bibliophile atteignait ses plus hauts degrés lorsqu’il parvenait à humilier sans fournir à la victime la moindre phrase à citer ensuite.
C’est même l’un des charmes du milieu. Ailleurs, le snobisme est souvent bruyant, bête, démonstratif. Ici, il a pris des leçons. Il sait se tenir. Il baisse légèrement la voix pour mieux vous écraser. Il incline la tête, prend un air soucieux, et vous congédie sous couvert de nuance.
Le snobisme ordinaire dit : « Je suis au-dessus. »
Le snobisme bibliophile dit : « J’établirais tout de même une nuance. »
Et c’est beaucoup plus meurtrier.
Le plus amusant est que les bibliophiles n’aiment guère qu’on le leur dise. Ils préfèrent se penser comme des amateurs éclairés, des gardiens de nuances, des amis exigeants du livre, parfois même des défenseurs de la civilisation contre la barbarie cartonnée. Le mot “snob” les blesse parce qu’il simplifie. Et pourtant il touche juste. Non parce que les bibliophiles seraient tous vaniteux — encore que certains y travaillent avec méthode — mais parce que le milieu repose sur une hiérarchie permanente des objets, des états, des provenances, des papiers, des reliures, des auteurs, des collections et, par conséquent, des personnes.
On ne peut pas passer sa vie à distinguer sans finir par prendre goût à l’exclusion.
C’est presque mécanique. Le bibliophile apprend très tôt qu’aimer les livres ne suffit pas. Il faut aimer les bons. Et pas seulement les bons textes : les bonnes éditions, les bons exemplaires, les bons états, les bons papiers, les bonnes provenances, les bonnes raisons de les aimer. L’erreur n’est pas seulement possible ; elle est socialement coûteuse. Un lecteur ordinaire peut se tromper sur un roman et dormir paisiblement. Un bibliophile qui admire de travers risque une correction sèche, une moue légère, ou, pire encore, ce silence poli par lequel les connaisseurs signifient qu’il reste du chemin.
Le snobisme bibliophile naît donc moins de la vanité pure que de la peur du déclassement.
On a peur d’aimer ce qu’il ne faut pas aimer. Peur de louer une édition commune, de s’extasier devant une provenance de peu, de parler trop haut d’un auteur mineur, de confondre rareté et importance, décoration et intérêt, fraîcheur et profondeur. Alors on apprend. On affine. On se corrige. On durcit aussi. Et à force de s’être surveillé soi-même, on devient volontiers le surveillant des autres.
C’est là qu’un amateur naît au goût.
C’est souvent là aussi qu’il naît au snobisme.
Je ne condamne pas entièrement ce processus. Il y a, dans toute passion sérieuse, un moment où l’on devient plus sévère. À mesure qu’on apprend, on renonce à certaines naïvetés. On cesse de prendre les dorures pour des arguments, les étiquettes pour des vérités, les ex-libris pour des brevets de génie. Très bien. Mais le bibliophile ajoute souvent à cette sévérité une composante moins avouable : le plaisir de n’être pas dupe avant les autres.
Et ce plaisir est un narcotique social très puissant.
Il permet de se sentir moins crédule, donc supérieur. Plus difficile, donc plus légitime. Le milieu récompense d’ailleurs ce comportement. Celui qui refroidit un emballement, corrige une admiration, ou tranche un peu sec gagne aussitôt en autorité. Le bibliophile indulgent passe pour flou. Le bibliophile cassant passe pour solide.
En bibliophilie, la dureté a très bonne presse.
Le plus comique est que ce snobisme s’exerce volontiers au nom de l’amour du livre. C’est là une des hypocrisies les plus charmantes du milieu. On méprise avec passion, mais pour la bonne cause. On humilie légèrement, mais au service de l’exactitude. On congédie, on hiérarchise, on refroidit, mais toujours avec l’air de défendre un ordre supérieur menacé par l’ignorance, le laxisme et l’enthousiasme mal calibré.
Le bibliophile ne se croit jamais snob.
Il se croit responsable.
Responsable de quoi, au juste ? Des bons papiers, des bons états, des bons relieurs, des bonnes provenances, des bonnes doctrines, des bonnes raisons d’aimer. En somme, responsable de maintenir autour du livre un système de distinctions assez subtil pour que tout le monde ne puisse pas s’y promener librement sans risquer quelque humiliation.
Car oui, le lecteur dérange un peu.
Il dérange parce qu’il rappelle que les livres sont aussi faits pour être lus, discutés, aimés, contredits. Il parle de style quand on voulait parler de marges. Il s’intéresse à l’auteur quand on examinait la doublure. Il introduit de l’usage là où beaucoup préfèrent la hiérarchie. Bref, il déplace la conversation vers une zone plus instable, moins codée, moins socialement confortable.
Le snobisme bibliophile préfère l’objet. L’objet permet de tenir la ligne, de montrer sa compétence, de distribuer les places. La littérature, elle, a la mauvaise habitude de laisser entrer trop de monde. Un lecteur sans fortune peut encore avoir raison. Un homme sans maroquin peut aimer juste. C’est très gênant.
D’où cette scène si fréquente : un amateur montre un volume, en parle admirablement, décrit l’état, la reliure, la provenance, le papier, les gardes, l’étui, le dos, les nerfs. Puis un importun demande : « Et le texte ? » Un léger froid tombe. On répond quelque chose comme : « Ah oui, bien sûr, c’est un ouvrage important. » Mais on sent bien que la vraie conversation était ailleurs.
Le snobisme commence souvent là : quand l’amour des hiérarchies visibles prend le pas sur le reste.
Il faut cependant reconnaître aux bibliophiles une circonstance atténuante. Les livres les y encouragent. Tout, dans l’objet ancien, appelle la distinction : la collation, l’état, le papier, la reliure, la provenance, la rareté, le parcours. On ne touche pas longtemps ce monde sans devenir plus attentif, donc plus sévère. Le problème n’est pas la sévérité. Le problème, encore une fois, c’est le petit supplément de jouissance sociale qu’on y ajoute.
Et ce supplément est ravageur.
Il transforme le goût en posture, le savoir en frontière, la précision en arme blanche. Il produit ce type d’amateur très reconnaissable qui semble moins heureux d’aimer ce qu’il aime que de constater que d’autres aiment mal.
On pourrait presque définir le snob bibliophile ainsi : un homme pour qui la faute de goût d’autrui est un confort personnel.
Il s’y réchauffe. Il y retrouve la preuve tranquille qu’il appartient au bon côté de la vitrine. Il n’a pas nécessairement plus lu, plus senti, plus compris ; mais il a mieux appris à congédier. Et cela suffit souvent à lui donner dans le milieu une autorité considérable.
Le plus grave, au fond, n’est pas que les bibliophiles soient snobs. Ce serait presque attendrissant. Le plus grave est qu’ils prennent souvent ce snobisme pour la forme la plus haute du goût. Comme si l’exigence devait naturellement produire de la froideur, et la compétence de la condescendance. Comme s’il fallait, pour bien aimer, commencer par mal supporter.
Je n’y crois pas.
On peut avoir des critères très fermes sans prendre plaisir à humilier. On peut savoir distinguer sans transformer chaque nuance en occasion d’écraser un novice. On peut préférer un exemplaire à un autre, une reliure à une autre, une édition à une autre, sans donner à cette préférence l’allure d’un brevet de supériorité personnelle. Bref, on peut être difficile sans devenir mondainement odieux.
C’est rare. Mais possible.
J’irais même plus loin : le vrai goût devrait peut-être produire l’effet inverse. Plus on sait, plus on voit combien les réputations sont instables, les hiérarchies relatives, les emballements révisables, les certitudes du moment provisoires. Le savoir devrait rendre modeste. En bibliophilie, il rend souvent glacial. Ce n’est pas tout à fait pareil.
Alors oui, les bibliophiles sont snobs. Beaucoup, en tout cas. Pas toujours méchamment. Souvent par imitation, parfois par défense, presque toujours avec style. Ce snobisme fait partie du décor, comme les dos bien alignés et les réticences sur les reliures refaites. Il a même son utilité : il rappelle que tout ne se vaut pas, qu’un exemplaire n’est pas un autre, qu’un jugement doit parfois trancher.
Très bien.
Mais il faudrait peut-être que les bibliophiles se souviennent d’une chose simple : avoir raison sur un papier de Hollande n’autorise pas automatiquement à prendre l’humanité de haut.
Un homme peut connaître parfaitement les reliures de Chambolle-Duru et rester un peu ridicule. Un autre peut se tromper sur une édition et avoir un rapport vivant, vrai, intense aux livres. Entre les deux, je sais très bien lequel sera le plus respecté dans certains salons. Je ne suis pas sûr que ce soit toujours le meilleur signe de santé.
Enfin, ne soyons pas trop sévères. Le snobisme bibliophile a aussi quelque chose de rassurant. Il est ancien, prévisible, souvent exquis dans ses formes. Il ne casse rien ; il refroidit. Il ne mord pas ; il pince. Il n’interdit pas ; il classe. Et après tout, dans un monde où tant de brutalités manquent de style, il serait injuste de ne pas reconnaître aux bibliophiles ce mérite éminent : ils savent parfaitement mépriser sans hausser la voix. Ce qui nous sauve… c’est que les libraires sont tout aussi snobs. 🙂
C’est déjà une civilisation.
Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/SNO-11
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