A la manière de Lucas Corso, consultant officieux en livres impossibles et éditions problématiques
Amis bibliophiles, bonjour.
Je pourrais dresser la liste des livres que j’ai trouvés. Elle serait longue, parfois flatteuse, et sans grand intérêt pour qui connaît un peu ce métier. Les découvertes se racontent mal : elles tiennent souvent à un concours de circonstances, à un retard de train, à une conversation trop longue avec un libraire distrait.
Je préfère parler de ceux que je n’ai jamais pu atteindre.
Ils ne sont pas nombreux, mais ils ont ceci de particulier qu’ils semblaient toujours avoir existé juste avant moi. Non pas disparus depuis des siècles, non pas détruits, non pas fantasmés. Simplement retirés.
La première fois, j’ai cru à une coïncidence.
Un catalogue allemand des années 1960, tiré à peu d’exemplaires, mentionnait un manuscrit composite, juridico-théologique, décrit comme « non conforme à la tradition majoritaire ». L’exemplaire était signalé comme vendu à un particulier, sans nom. Le libraire m’assura l’avoir tenu entre ses mains. Deux semaines plus tard, le feuillet correspondant manquait dans les archives consultables. Pas arraché. Pas perdu. Soustrait proprement, avec un soin presque excessif.

La seconde fois, j’ai compris que quelque chose se répétait.
À Bruxelles, lors d’une vente privée, je vis passer un lot étrange : un fragment de psautier glosé, sans décor, sans reliure remarquable, sans provenance flatteuse. Rien qui attire l’attention d’un amateur pressé. J’avais pris des notes. Trop tard. Le lot fut acquis sans enchère visible. Personne ne sut vraiment par qui. Le commissaire lui-même semblait hésiter sur l’identité de l’acquéreur.
À partir de là, j’ai cessé de chercher une signature matérielle. J’ai appris à reconnaître le phénomène par ses effets secondaires.
Un catalogue dont la pagination ne correspond plus.
Un conservateur qui détourne la conversation.
Un expert qui dit : « il y avait quelque chose, là… » sans pouvoir préciser.
Je n’ai jamais vu le collectionneur concerné.
Je n’ai jamais entendu sa voix.
Mais j’ai croisé son ombre.
Deux fois, cette sensation précise : celle d’arriver dans une pièce où quelqu’un venait de partir après avoir tout rangé. Pas de désordre. Pas de trace. Juste un vide méthodique, presque respectueux.
Un jour, à Paris, je sortais d’une étude. Un homme entrait. Nous ne nous sommes pas regardés. Et pourtant, j’ai su que nous ne cherchions pas les mêmes livres, mais les mêmes absences. Il n’y eut ni défi, ni reconnaissance explicite. Seulement la certitude que nous n’opérions pas dans le même temps.
Je ne dirai pas son nom.
Je ne suis même pas certain qu’il en ait un.
Ce que je sais, en revanche, c’est ceci : chaque fois que je croyais toucher une anomalie décisive, elle avait déjà été retirée du jeu. Et ce n’est pas ainsi que travaille un amateur. C’est ainsi que travaille quelqu’un qui précède.
Je n’ai pas cherché plus loin.
Il y a des bibliothèques qu’il vaut mieux ne pas tenter de rejoindre.
*Ce témoignage, livré sans nom ni preuve formelle, pourrait être interprété comme une série de coïncidences ou comme l’effet d’une surinterprétation professionnelle.
La Guilde des Bibliopolicés a toutefois relevé, depuis plusieurs années, des concordances troublantes entre ce type de signalement et certaines acquisitions systématiquement soustraites à toute traçabilité publique.
Le rapport qui suit vise à établir, sans extrapolation inutile, le cadre factuel permettant de comprendre la nature de ces disparitions répétées.*
Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des Provenances Doubles de la Guilde des Bibliopolicés
Amis bibliophiles, bonjour.
Il existe des collectionneurs que l’on suit pour comprendre leurs méthodes, d’autres que l’on surveille pour anticiper leurs erreurs, et quelques-uns — très rares — que l’on observe parce qu’ils avancent dans une zone où personne ne devrait mettre le pied.
Thormund est de cette dernière catégorie.
Je n’écris pas son prénom, pour la simple raison qu’il change selon les langues et selon les périodes. Il n’a pas d’identité bibliophilique fixe, pas de goût reconnaissable, pas de signature matérielle exploitable. On pourrait croire à une construction théorique si, parfois, une salle des ventes ne se figeait pas à l’arrivée d’un courtier connu de tous : Pereira, son émissaire.
Pereira n’est toutefois qu’un vecteur.
Le centre de gravité demeure Thormund.
Origine
Les premières traces exploitables conduisent aux archives de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR). Le père de Thormund — officier affecté aux commandos bibliothèques — participa à la sélection et à la soustraction méthodique d’ouvrages jugés idéologiquement stratégiques. Ces unités ne procédaient pas à des destructions aveugles. Elles triaient, classaient, orientaient.
Inventaires codés, listes de caisses, annotations au crayon : tout indique une connaissance précise de la valeur documentaire des ouvrages prélevés. Le père savait ce qu’il retirait, et surtout ce que ces livres pouvaient produire s’ils restaient accessibles.
Le fils a hérité de cette discipline.
Il l’a purgée de toute idéologie explicite.
Méthode
Thormund ne présente aucune spécialisation apparente. Il acquiert des pièces hétérogènes : incunables juridiques mineurs, fragments glosés, manuscrits vernaculaires instables, traités techniques sans prestige. L’absence de cohérence thématique est en elle-même significative.
Il ne revend jamais.
Il ne prête jamais.
Il n’expose jamais.
Sa collection — si le terme est approprié — n’est pas une bibliothèque au sens classique. Elle fonctionne comme un dispositif de rétention, sans signalement public ni perspective de restitution.
Pereira
Pereira agit sans bruit. Il n’enchérît pas, il constate. Il intervient à des moments précis, jamais trop tôt, jamais trop tard. Les acquisitions sont nettes, sans négociation visible, comme si la valeur ne relevait pas de la discussion mais de l’évidence.
Thormund ne se déplace pas.
Pereira suffit.
Objet réel de la collecte
Thormund ne s’intéresse ni à la rareté décorative ni aux exemplaires de prestige. Il cible des documents dont la valeur tient à leur capacité de déstabilisation : fragments attestant d’états antérieurs, variantes marginales, témoins isolés qui fragilisent une filiation ou compliquent une notice établie.
Un ancien conservateur de l’Arsenal a résumé la situation ainsi :
« Il ne collectionne pas les livres. Il collectionne ce qui empêche les autres de conclure. »
Inquiétude de la Guilde
Nous ne le surveillons pas pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il rend impossible. Lorsque des pièces structurantes disparaissent dans des collections privées inaccessibles, c’est toute une chaîne de savoir qui se bloque. Thormund choisit précisément ces points de verrouillage.
Il ne détruit rien.
Il neutralise.
Continuité
Le père de Thormund procédait à la soustraction méthodique de livres afin de les placer sous le contrôle d’un pouvoir idéologique clairement identifié. Les ouvrages concernés étaient intégrés à un système de sélection et de redistribution visant à remodeler les corpus disponibles.
L’action du fils se distingue par l’absence de toute finalité doctrinale apparente. Il ne cherche pas à réordonner l’histoire du livre, mais à retirer les éléments qui permettent aux chercheurs de stabiliser des filiations, de comparer des états et de confirmer l’existence de traditions parallèles.
Il existe néanmoins une continuité méthodologique indéniable. Dans les deux cas, les livres sont extraits des circuits normaux de consultation et de transmission. Là où le père soumettait les ouvrages à un pouvoir, le fils les soustrait à toute possibilité d’examen critique.
Une bibliothèque pillée peut être partiellement reconstituée. Une bibliothèque privée peut, en théorie, être ouverte. La bibliothèque que constitue Thormund n’appartient à aucune de ces catégories. Elle n’est pas dissimulée : elle est hors champ.
Conclusion
Je n’éprouve à l’égard de Thormund aucune fascination intellectuelle. Son profil n’appelle ni admiration ni rejet spectaculaire. Il suscite une inquiétude plus froide, directement liée aux conséquences de ses acquisitions sur la lisibilité des corpus.
Il ne recherche ni prestige, ni reconnaissance, ni autorité symbolique. Son action vise l’effacement méthodique des points de fixation du savoir. Les documents ne sont ni détruits ni falsifiés ; ils sont rendus inaccessibles à toute vérification.
La Guilde poursuit son observation.
Corso l’a perçu sans pouvoir le nommer.
Pereira demeure l’unique interface visible.
Les livres concernés, quant à eux, ne réapparaissent jamais.
GdB / PD-Θ-17 / Sect. Abs.
Très beau texte, le sujet mais également le style m’a fait penser à l’excellent texte de Stefan Zweig La collection invisible. Merci pour vos textes dans lesquelles se dissimulent à peine quelques éclats de miroir.
Merci beaucoup, j’essaie de changer un peu ce que j’ai pu écrire ici depuis des années et de faire vivre la bibliophilie d’une façon différente, parfois en racontant des histoires, parfois en partageant un peu de savoir. C’est une sorte de « lore » autour de la bibliophilie, comme diraient des spécialistes.
C’est un bonheur à lire. Différent. Attrayant.
L’inconvénient de cette nouvelle forme, c’est qu’elle n’appelle plus au débat et à la discussion: on reçoit les textes comme une oeuvre littéraire. D’où le silence des commentaires. Mais c’est tout aussi bien.