Enquête bibliographico-pégimanique sur les traces du relieur Fock

Amis Bibliophiles bonjour,
Ce petit billet tente de répondre à deux questions laissées en suspens depuis trop longtemps.
Le 29 juillet 2010, dans ces colonnes, Hugues lisait les Caprices d’un Bibliophile, d’Octave Uzanne. Son exemplaire de l’édition originale de 1878, se présentait sous la forme d’un volume in-12 en demi-maroquin à coins vert bouteille, reliure signée « Fock Fils ». Hugues précisait ne jamais avoir rencontré auparavant cette signature.

De mon côté, je possède d’Henri d’Orléans duc d’Aumale, l’Histoire des Princes de Condé pendant les XVIeet XVIIe siècles, édité à Paris chez Michel Levy frères. La publication des sept volumes et de la table s’étira sur les années 1863-1864, 1869, 1886 et 1896. Les volumes en demi-maroquin rouge, dos à nerfs ornés de caissons dorés d’arabesques dans le style du XVIIe siècle, semblent avoir été réalisées au fil des parutions. Ils présentent donc des nuances de décor et de peau. La signature dorée en bas du dos des deux premiers volumes est difficile à déchiffrer. Pour y être revenu récemment, je l’identifie :« Fock ». Notons pour la suite que les volumes de cette série portent le cachet des cadeaux du duc d’Aumale : « de la part de l’auteur ».
 

Nous retrouvons un Frédéric Fock, (Nicolas Frédéric à l’état civil), relieur à Paris, 28, rue Mazarine dès 1847. Il est parfois qualifié de relieur-doreur. En 1862 il indique dans le Bottin « reliure en tout genre de luxe spécialement pour les livres de piété ». Le succès de Gruel faisait des émules. La signature « Fock » peu fréquente, en lettres dorées en queue du dos, se rencontre tout au long des décennies 1860-1870. J’ai trouvé trace d’une unique occurrence de la signature « R. P. Fock rel. ». L’essentiel de sa production identifiable consiste en demi-reliures peu ornées. Nous trouvons une seule reliure signée de lui, en « maroquin tête-de-nègre janséniste » dans la collection Esmérian provenant de celle de Beraldi.
Frédéric Fock est marié avec Marie Rosine Albertine Knecht « relieuse ». Frédéric est né en 1812 à Meldorf en Schleswig-Holstein, aussi faut-il l’ajouter à cette longue liste d’ouvriers relieurs allemands arrivés en France sous la Restauration, parmi lesquels se comptent Muller, Ihrig, Koelher ou Trautz. Frédéric Fock est mis en faillite pour insuffisance d’actifs le 26 août 1880. Il meurt à Paris le 4 janvier 1884.
Frédérick Fock et Marie Rosine Albertine Knecht ont deux fils qui pratiquent le métier de relieur, Albert (Frédéric Albert à l’état civil) et Émile (Frédéric Émile à l’état civil).Émile Fock est né à Paris le 16 avril 1845. Il est relieur et habite au 15, rue de la Bûcherie dès1871.
Albert Fock est né à Paris le 28 juillet 1848. Albert est un des deux membres, avec C. Chapalain, de la délégation de la corporation des ouvriers relieursenvoyés à Vienne à l’occasion de l’exposition universelle de 1873. Il semble que sa connaissance de la langue allemande était un atout pour cette mission. Il habite rue Guénégaud au n° 27 dès 1871. En 1881 il est doreur et en 1884 il habite au 3, rue du Four.
Une de leurs sœurs, Berthe Antonia, née le 16 novembre 1854 à Paris, épouse le 17 août 1878, Henri Geens (né à Anvers) doreur, demeurant 15, rue du Four, (ancien n°17) c’est-à-dire chez Trautz qui selon Fléty n’avait pas de doreur! Voilà peut-être le doreur inconnu, qui avec Motte, couvreur, livra les clients endeuillés de Trautz.

Une autre sœur, Caroline Emma, née à Paris le 3 avril 1847, épouse le 23 juin 1866, Henri Guillaume Jacques Urspruch, relieur à Paris 7, rue Guénégaud. Il est né à Korbach, principauté de Waldeck aujourd’hui en Hesse. Fléty signale ce relieur, orthographié par mauvaise lecture ou mauvaise transcription, Henri Urspuech, au 13 puis 7, rue Guénégaud. (Signalons que Kleinhans exerçait 33, rue Guénégaud et que Thibaron s’installe au 15 de la même rue en 1874).
Dès 1889, Emile Fock est employé par l’atelier de reliure du château de Chantilly créé par Gustave Macon sous la direction d’Aumale. Avec Goblet doreur, tous deux s’attachent surtout à entretenir les registres et établir les archives du château mais pas seulement. En effet des ouvrages de la bibliothèque de Berthe de Clinchamps, dame de compagnie du duc d’Aumale, sortent de cet atelier (Condé, Monographie du château de Montataire,1883, reliure de 1895, Vente Hippodrome de Chantilly, 24 mai 2015, n°54). Emile Fock meurt à Chantilly en son domicile aux Grandes Ecuries le 21 mars 1902.

Quant à la signature « Fock fils » elle reste exceptionnelle. Je n’ai trouvé qu’un autre ouvrage ainsi signé en dehors de celui d’Hugues. Il faut croire qu’un fils aurait tenté de prendre la succession du père Frédéric Fock. Albert s’est-il installé à son compte ou Émile a t’il fermé son atelier pour venir travailler à Chantilly ?
Parmi les spécialistes de la reliure, seul Uzanne nomme, en passant, Fock, relieur de demi-reliures, dans son ouvrage la reliure moderne, en 1887. Beraldi, Fléty et Devauchelle n’en parlent pas. J’identifierais volontiers, à la faveur des dates, le Fock d’Uzanne avec le Fock fils du livre d’Hugues.
Il est assez curieux de constater qu’aussi bien le livre d’Hugues que le mien ont quelque chose à nous apprendre de l’histoire et de l’étude de cette famille de relieurs peu connue.

Lauverjat

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Portrait d’un immense relieur: Marius Michel

Portrait d'un immense relieur: Marius Michel

Amis Bibliophiles Bonjour,

Il est des noms que l’on retient instantanément et pour toujours dans la vie d’un bibliophile est Marius-Michel (ou Marius Michel… mais jamais Marius, comme on peut le lire malheureusement parfois, alors que ce n’est nullement son prénom) est l’un de ceux là. Mais qui est Marius-Michel, ou qui sont les Marius-Michel devrais-je dire ?
Celui que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Marius-Michel (1846-1925) et qui s’appelait en réalité Henri-François-Victor Marius Michel, est un relieur-doreur d’art et décorateur français du 19ème siècle. Il est en fait le fils d’un doreur, Jean Michel (1821 – 1890), dit Marius-Michel, qui travaillait pour les grands relieurs de l’époque.
Ancien élève des Arts décoratifs et des Beaux-Arts dont il suivait les cours tout en travaillant dès son jeune âge dans l’atelier familial, Henri-François-Victor crée avec un atelier avec son père en 1876, au 15 rue du Four à Paris. L’objectif de cet atelier est d’exécuter à la fois les décors et les reliures et c’est Marius-Michel fils qui en sera le véritable animateur. En effet, sa conviction profonde est qu’il faut proposer une nouvelle forme de reliure, plus adaptée aux œuvres des grands auteurs de l’époque. Ses conceptions novatrices sont d’ailleurs en rupture totale avec les tendances de ces contemporains et des goûts encore très conservateurs des bibliophiles de son époque : ce sont les reliures pastiches et les copies (comme celle de Trautz par exemple) qui recueillent alors les suffrages des commanditaires.
Malgré les premières difficultés, Marius-Michel reste fermement convaincu de ses choix et présente dès 1878 une série de reliures aux décors de grands motifs floraux qui révolutionneront l’Exposition Universelle. Peu à peu, les grands bibliophiles et ses confrères se laisseront convaincre et en 1895 il est nommé au conseil de surveillance de l’école Estienne, signe qu’il est désormais à la fois l’un des plus grands artisans relieurs de son époque, mais aussi le chef de file de son propre courant décoratif qui allie les matériaux gravés et ciselés, l’harmonie des couleurs et les motifs floraux ou végétaux.
La consécration viendra lors de l’Exposition Universelle de 1900 au cours de laquelle un Grand Prix lui est décerné. Béraldi écrira alors « L’exposition de 1900 met au comble de la gloire Marius-Michel, jadis jeune relieur inquiet s’efforçant de renouveler le décor par la flore ornementale et influencé par le 16ème siècle, … sa vitrine est une réunion des morceaux les plus précieux… Tout a été dit sur l’harmonie contrastée des tons de maroquin amoureusement choisis, toujours dans la note grave. Tout a été dit sur l’élégance des décors admirablement proportionnés, établis sur des données géométriques certaines, empruntés à la flore ornementale, qui va de la rose et de l’œillet au chèvrefeuille et à l’orchidée ; un art absolument nouveau, sans être de « l’Art Nouveau » ou du « modern style ». Grand Prix pour la seconde fois, il vient d’être fait chevalier de la Légion d’Honneur, car dans la reliure d’art une croix est autrement difficile à emporter que dans le biscuit ou le cirage. ». S’il conclue avec malice, Béraldi résume parfaitement l’art de Marius-Michel. Les caractéristiques essentielles de son œuvre restent l’adéquation entre la reliure et le texte, les motifs floraux, qui peuvent être mosaïqués ou même réservées à des gardes de soie, et les cuirs incisés et modelés. Cela consiste en fait à graver, inciser et travailler un morceau de cuir humide avec des pointes chauffées. Le morceau de cuir ainsi préparé était ensuite encastré dans un espace qui lui était réservé dans la reliure. Marius-Michel exécutait parfois lui-même ce procédé, mais d’autres, plus illustratifs, furent réalisés par Lepère et Steinlein. Ceci dit, l’atelier Marius-Michel produisit également des reliures plus classiques, jansénistes par exemple. A noter enfin que l’on trouve parfois des reliures portant la mention « relieur: Hardy (par exemple) et doreur : Marius-Michel », j’en ai eu entre les mains, et qui montrent que l’artiste travaillait parfois en collaboration avec ses pairs.

Marius-Michel père n’aura pu assister au triomphe de son fils à l’Exposition Universelle de 1900 et mourût en 1890, Marius-Michel fils, lui s’éteindra en 1925 après avoir confié son atelier à Georges Cretté (voir http://bibliophilie.blogspot.com/2007/10/georges-crett-le-costumier-du-livre.html) en 1918.

Marius-Michel aura laissé deux réflexions majeures sur la reliure : La Reliure française depuis l’invention de l’imprimerie (1880-1881) et L’Ornementation des Reliures Modernes, à Paris, 1889, chez Marius Michel et Fils, et qui est d’ailleurs cosigné par MM Marius Michel, Relieurs-Doreurs. J’aime particulièrement dans cet ouvrage la fin de l’avant-propos qui donne matière à sourire et pourrait encore avantageusement servir : « … c’est que rien n’avait été fait jusque-là de sérieux sur cet art si intéressant et nous considérons comme un honneur d’avoir vu toutes les publications parues depuis sur ce sujet nous faire de larges emprunts ; regrettant seulement que certains de nos emprunteurs aient dissimulé avec autant de soin la source où ils avaient puisé un savoir d’aussi fraîche date ». MM Marius Michel avaient du caractère, qui pourra s’en plaindre ?
Une petite information qui manque souvent dans les articles que l’on peut lire sur Marius-Michel : père et fils étaient également bibliophiles, voici d’ailleurs leurs ex-libris. Ils n’en sont que plus sympathiques encore !

H

8 Commentaires

  1. Ramsden French Bookbinder p 86 cite simplement "Fock,F. Rue Mazarine 28 from 1847-49" mais donne moins d'info que vous, la bonne biblio est donc dans le blog du bibliophile, que vont devenir nos livres de référence ?…

    Merci Lauverjat
    Daniel B.

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