Des maroquins, de la délicatesse: les belles couleurs de Roch de Coligny

Amis Bibliophiles bonsoir,
La lecture des catalogues de vente et l’un des plaisirs les plus doux qui s’offrent aux bibliophiles; pour autant tous les catalogues ne se valent pas: certains sont erronés, d’autres se contentent de descriptions minimales (cf le « cuir rouge » utilisé en ce moment chez Couteau-Bégarie pour décrire un bel in-4 ayant appartenu à Cortland Field Bishop…), d’autres enfin sont de véritables trésors. C’est le cas des catalogues rédigés par Roch de Coligny. 

On se souvient ainsi, par exemple, du magnifique catalogue qu’il avait rédigé pour la vente de l’atelier de René & Alphonse Simier, relieurs-doreurs de l’Impératrice Marie-Louise, des Rois Louis XVIII & Charles X, et de la duchesse de Berry. 
Lorsque j’ouvre un catalogue de Roch de Coligny, que je ne connais que de vue, pour avoir croisé sa silhouette si reconnaissable à Drouot, je sais à l’avance que je vais passer un très agréable moment.
Le catalogue de la vente de la bibliothèque d’Antoine Pol par la SVV Millon (31 octobre 2013) ne fait pas exception. Sa beauté se niche dans les détails: il débute par les biographies d’Antoine Pol et de la relieure Esther Founès et s’achève par les tables des illustrateurs et des relieurs, qui manquent hélas dans la presque totalité des catalogues des ventes françaises.
M. Antoine Pol Mais c’est véritablement à la lecture des notices qu’opère le charme de ce catalogue riche en belles reliures, et avec une grande délicatesse… dans les mots utilisés pour décrire les couleurs des maroquins.

J’avais déjà évoqué sur le blog le fait que les bibliophiles utilisent souvent des mots délicats pour désigner ces couleurs, citron, lavallière, chocolat, caramel, framboise écrasée… ou même le triste tête de nègre. Dans les descriptions de Roch de Coligny, on franchi un cap supplémentaire, et les descriptions deviennent poétiques.
Les maroquins ne sont plus simplement bleus, il sont bleu céruléum, bleu des profondeurs, bleu Claudine, bleu ciel d’hiver, lapis lazuli, bleu-gris mésangé, ou bleu nuit-pétersbourg (sic)…
On est transporté par les descriptions, on se prend à les lire toutes désormais, pour découvrir quelle sera la prochaine couleur imaginée par Roch de Coligny.
Les maroquins ne sont plus simplement rouge ou rose, ils sont gevrey chambertin, cerise Montmorency, framboise écrasée, vieux rose, safran, saint-émilion, fraise des bois, rose aurore ou feux du couchant, ou mieux encore… on frémit en imaginant les peaux couleur lèvres émues ou sang jaillissant.

Les maroquins ne sont pas orange ou brun, ils sont Sienne, goupil, poulain marbré, feuillage d’été, châtaigne, châtaigne native ou châtaigne de Brocéliande, chevrette crème… voire orange crapie, oronge des Césars ou poil de buffle…
Les maroquins ne sont pas simplement vert, ils sont sinople, olive, kiwi, col vert ou lierre.

Et puis il y a les autres couleurs, mystérieuses, et sans photographie il ne reste qu’à fermer les yeux et à rêver, et finalement si ce n’est pas clair, ce n’est pas important. On imagine les maroquins de Roch de Coligny, ceux qui sont trompette de la mort, bouton de fusain (noirs, donc), coeur de pensée (violets, jaunes?)… mais que penser des couleurs Suchard, ventre de loutre ou… suricate?  

L’esprit de l’amateur est parti voguer sur des rives lointaines, bercé par ces descriptions aux couleurs poétiques, et finalement il se dit qu’un maroquin oronge des Césars, goupil ou lèvres émues, c’est bien tentant.
Merci M. Roch de Coligny pour ces découvertes et pour ce moment très doux passé à lire votre catalogue. 
H
P.S.: le catalogue est ici: http://www.millon-associes.com/flash/index.jsp?id=17432&idCp=61&lng=fr

La lettre du bibliophile

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Les reliures doublées: comble du raffinement?

Les reliures doublées: comble du raffinement?

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Bibliopégimane ou non, tout bibliophile est un jour marqué par la beauté d’une reliure, qui constitue généralement le premier contact entre un amateur et un livre. Mais le bibliopégimane ne se satisfait pas toujours de ce premier contact à la portée de tous et recherche d’autres plaisirs, plus discrets, ou moins encore moins avouables: l’amour (raisonnable?) des doublures de reliures.
Reliure Doublée par Hardy-Mesnil / Marius Michel sur les Caractères de La Bruyère, maroquin rouge pour les plats, maroquin vert pour les doublures, décorées « à la fanfare ».
Si l’on s’en tient au glossaire du SLAM, la doublure est un revêtement de luxe du contreplat de la reliure, en veau, maroquin, daim, soie, etc. (on parle alors de reliure doublée). Voilà pour la définition. Le sujet n’ayant pas encore fait l’objet d’un débat, ni ici, ni dans l’une de nos universités (ou agapes bibliophiliques), j’imagine que les avis sont partagés: comment d’une part espérer que les bibliophiles qui n’accordent aucune importance à la reliure puissent comprendre la recherche de reliures doublées, ou d’autre part que même les bibliopégimanes forcenés (je ne parle même pas des chorionophiles) se satisfassent de ces belles reliures, certes, mais dont les plus beaux attributs restent souvent cachés.

La reliure doublée, décidément, se mérite (dépasser le rejet de la reliure, que dis-je accepter d’ouvrir un livre! sourire) et si personnellement je ne suis pas particulièrement à leur recherche, j’avoue que c’est toujours un délice de découvrir la finesse d’une très belle doublure, notamment quand l’extérieur n’en laisse rien présager, comme c’est parfois le cas avec des reliures jansénistes doublées.Imitation de Jésus-Christ, maroquin janséniste taupe, doublures de maroquin rouge, le tout par Cuzin.
Finalement, la doublure serait le comble du raffinement en matière de reliure? Ou de l’hypocrisie? Ou de la discrétion? Chacun se fera son avis. Ce qui est certain, c’est que les doublures sont le plus souvent l’apanage de reliures de grand luxe, et il est donc rare de croiser une doublure qui ne soit pas parfaitement exécutée.

La Henriade, maroquin bleu-nuit gaufré par Kalienbach, avec une doublure de maroquin rouge.
Le décor semble pouvoir varier: armes, sobres maroquins encadrés de dentelle, mais aussi parfois imposantes fanfares. Ce type de reliure existait déjà au 17ème siècle et probablement même avant, mais à cette époque, les doublures connurent un succès particulier avec le mouvement janséniste, dont on sait qu’il influença significativement l’histoire de la reliure. En effet, la réforme portée par les jansénistes de Port-Royal proposait de rejeter en bloc toute ornementation des livres, à un moment où les décors et la dorure venaient d’atteindre des sommets. Certains bibliophiles de l’époque qui partageaient les idées jansénistes optèrent alors pour des reliures de luxe d’une grande sobriété… mais certains d’entre-eux ne parvinrent visiblement pas à changer leurs habitudes et firent placer intérieurement les décors qu’ils faisaient auparavant placer sur les plats. L’idée eût beaucoup de succès et perdure encore, les relieurs du 19ème puis les relieurs contemporains ayant également sacrifié régulièrement à cette tendance sur leurs reliures de luxe.
Reliure de Cretté, box rose, doublure de vélin ivoire.
Personnellement, j’aime les doublures de maroquin (et là, vous n’êtes point surpris!) , et ce pour deux raisons: d’une part elles sont toujours très bien exécutées, comme je l’écrivais plus haut, et d’autre part, ce qui n’est pas la moindre de leur qualité, parce qu’il est nécessaire de prendre un ouvrage en main et de l’ouvrir pour les découvrir. Ces premiers pas, qui ne sont pas toujours faits par les bibliophiles, ne pouvant que contribuer à la lecture du texte.

En tout cas, si vous aimez les reliures doublées, et la reliure en général, je ne peux que vous conseiller la visite du Musée Condé, au château de Chantilly, vous pourrez y découvrir les sublimes doublures de Badier, Macé-Ruette, Le Gascon et autres grands, réalisées pour de grands bibliophiles.
Et vous?

H

11 Commentaires

  1. Je fais un peu le rabat-joie mais il me semble qu'utiliser le vocabulaire héraldique pour décrire des reliures n'est pas très progressiste ! Employer sinople et issant est peut-être un jeu mais nous savons bien que la maîtrise de la langue est un enjeu de distinction et de pouvoir…
    Par ailleurs, je crois me souvenir de plusieurs mentions dans des catalogues antérieurs où les rédacteurs se laissaient aller à des commentaires nettement plus politiques et assez orientés (tendance clairement antirévolutionnaire par exemple). Certes, c'est différent des notices habituelles mais tout ceci me semble toutefois bien homogène !
    S.D.

  2. Le monde de la bibliophilie peut parfois être terriblement guindé, c'est un vrai plaisir quand quelqu'un se permet un peu de fantaisie.

    Merci à Mr de Viergerie pour le coup du lot 4 qui m'avait échappé, voir ça dans une notice, c'est un régal.

    Nicolas

  3. Il s'agit tout simplement de se mettre un peu dans l'univers poétique d'Antoine Pol!
    Et personnellement, je suis plutôt de l'avis d'Hugues : ça a le mérite de sortir des sentiers battus, et c'est plutôt réussi comme évocations!
    Antoine Pol n'était il pas l'auteur du poème repris par Georges Brassens "Les Passantes"?
    "Je veux dédier ce poème
    À toutes les femmes qu'on aime…"
    Une des meilleures chansons de Brassens à mon sens!
    Ceux qui ne connaissent pas :
    http://www.youtube.com/watch?v=WJ9ahN4mPHw

    Un grand merci à Maitre Georges et à Monsieur Pol!

    Cordialement,

    Wolfi

  4. Je vous rejoins 100 % dans le fait que cela n'a aucun caractère de gravité, et que ce ne sont que des descriptions de livres, mais dans la lagune des louanges il faut bien l'avocat du diable.;))

    biblioronchonilenfautun

  5. mais non ce n'est pas grave ! ce ne sont que des descriptions de bouquins, heureusement qu'on peut se montrer un peu plus léger de temps en temps !
    bon, tout en restant professionnel un minimum… le vendeur n'apprécierait pas l'humour qui empêcherait la bonne appréciation de l'ouvrage.
    merci !

  6. A quand le "charmant écoulement aquatique ayant laissé une mineure trace couleur de brume sur l'ensemble de l'ouvrage", déja que les experts donnent souvent des estimations bidons si en plus ils sont daltonniens et ne peuvent plus appeler un chat un chat. Dès qu'une reliure est intéressante une photo est présente, cela doit être frustrant pour le descripteur qui s'amuse avec ce qui lui reste. C'est poétique, mais peu éthique, cela m'attriste plus qu'autre chose. C'est sans doute le précurseur du catalogue tout image sans déscriptif qui aurait déja vu le jour si le texte n'était indispensable aux moteurs de recherche et classement.

    biblioronchonilenfautun

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