Léon Gruel – Conférences sur la Reliure et la Dorure aux professionnels de l’Association Philotechnique (1896) I : la reliure dans l’Antiquité

Amis Bibliophiles bonjour,

Je vous propose aujourd’hui de redécouvrir une conférence Léon Gruel, telle que donnée en 1896, aux professionnels de l’Association Philotechnique. Débutons avec la première partie: la reliure dans l’Antiquité.

 

« Messieurs,

J’ai entrepris de venir vous causer un peu reliure, et de vous faire sur son histoire, sur sa fabrication et sur ses styles, quelques conférences, dans lesquelles j’étudierai le métier aussi bien que l’art, depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours. Je dis jusqu’à nos jours, c’est-à-dire sans y comprendre le xixe siècle, je m’arrêterai après la Révolution française ; car je ne me reconnais pas le droit de traiter à fond l’histoire contemporaine ; cette histoire appartiendra plus justement à ceux qui viendront après moi.

Ces conférences, au nombre de quatre, sont dès maintenant ainsi divisées :

Dans la première, de ce jour, nous examinerons la reliure dans l’antiquité.

La seconde embrassera la reliure dite du Moyen âge.

Dans la troisième, nous étudierons l’époque de la Renaissance, riche entre toutes.

Et nous terminerons avec la quatrième par l’étude des xviie et xviiie siècles.

I. — La Reliure dans l’antiquité:

Nous ne nous appesantirons pas trop longtemps sur ce qu’était la reliure dans les temps anciens, je craindrais que cela ne soit un peu aride, et alors, ce n’est pas l’histoire du métier qu’il faudrait faire, mais bien une dissertation d’archéologie bibliopégistique.

Cette dénomination prend son sens dans le mot latin bibliopegus, qui au temps des romains signifiait relieur.

Cependant, pour arriver progressivement à la technique qui nous intéresse plus particulièrement, je mentionnerai rapidement les différentes manifestations de notre art qu’il nous a été possible de retrouver des époques primitives, et je m’appliquerai à rendre ces études intéressantes, en les accompagnant de modèles et de pièces originales, qui vous les feront mieux comprendre.

Je crois aussi qu’il ne m’est pas possible, en commençant cette première étude, de ne pas vous initier à l’origine de l’appellation qui a été donnée à notre métier et à notre art : car enfin, il est nécessaire que vous sachiez ce que signifie le terme de relieur.

Le mot reliure est dérivé du verbe latin ligare ou religare, qui se traduisent par lier ou relier ensemble. Ce verbe représente entièrement l’idée que nous y attachons, c’est-à-dire l’action de rassembler, de réunir et de lier ensemble les parties ou feuillets d’un ouvrage pour en faire un tout, et le mettre à l’abri de la destruction.

De ce même verbe on a fait le substantif ligator ou religator appliqué, dans l’antiquité, à l’artisan qui faisait le travail. Au Moyen âge cette dénomination commença à se franciser et devint d’abord lieur ou liéeur, et ensuite resta relieur, tel qu’il est encore aujourd’hui. Il résulte de ce qui précède que la dénomination de relieur, était un titre qui représentait l’action de rassembler et de lier entre elles plusieurs parties d’un ouvrage ; ce qui, à notre époque, équivaudrait à la pliure, à la collationnure, à la couture, à une sorte d’endossure, et peut-être même à un peu de couvrure de papier, mais qui s’est par la suite étendue, comme terme général à toutes les autres phases qui composent notre métier actuel.

Le mot relier, jusqu’au xve siècle, était encore tellement usité pour ne représenter que l’action pure et simple de prendre les feuillets d’un livre et de les attacher ensemble pour en faire un tout facile à conserver, que l’on retrouve souvent sur des comptes de reliures de cette époque des passages comme celui-ci : il est extrait des comptes de la fabrique de l’église Sainte-Madeleine, à Troyes, en 1503 : « A Lyonnet Houssey, demourant en la grant rue pour avoir relye et nestoie les deux grands pseaultiers de ladite église, un messel et pour avoir relie les évangilles et couvert de basane rouge.      » LI s. viii. d……. »

Donc dans ce prix de 51 sols et 8 deniers qui étaient alloués à Lyonnet Houssey, était comprise en plus de la reliure proprement dite, la couverture en basane rouge.

Lorsque l’homme eut l’idée de fixer sa pensée sur quelque chose, il se servit de ce qui était sous sa main ; la pierre, l’airain, les écorces d’arbres, les feuilles de roseau, de palmier, etc., etc., furent les premiers objets qui reçurent les productions de l’esprit. On y transcrivait les actes publics, les œuvres des philosophes, des littérateurs et des poètes, à l’aide d’un poinçon qui, pour les écorces d’arbres et les feuilles, était suffisamment chauffé pour que les caractères restassent gravés par le feu. Voici un spécimen de ce genre de manuscrit sur feuilles de palmier, qui, tout en n’étant pas de l’époque primitive (puisqu’il remonte seulement au xviiie siècle), n’en est pas moins curieux, car le texte gravé est obtenu à l’aide d’une pointe chauffée, ainsi que le pratiquaient les anciens. Il peut donc vous donner une idée exacte des livres dans l’antiquité.

Comme il fallait presque toujours plusieurs de ces feuilles pour contenir le même ouvrage, de crainte d’en égarer quelqu’une, on sentit le besoin de les réunir, de les lier, de les relier entre elles et de les fixer à un endroit quelconque par un cordon, où le texte serait interrompu, pour permettre de les lire entièrement sans être obligé de les disjoindre.

Cette ligature vous représente donc la première idée de reliure ou, si vous aimez mieux, le premier besoin qui se soit manifesté de trouver pour l’ouvrage un mode de conservation.

Les tablettes de cire, sur lesquelles on inscrivait également avec un poinçon toutes les œuvres que l’on voulait garder, sont à peu près contemporaines des diverses manières d’écrire que je viens de citer.

Le même besoin de préservation se fit sentir pour elles, comme pour les écorces d’arbres et les feuilles de palmiers ; on les réunissait et on les fixait par un des angles, dans lequel on passait un ruban, ce qui permettait de les conserver ensemble, tout en laissant le moyen de les parcourir en les faisant successivement glisser les unes sur les autres en forme d’éventail. Ce fut aussi un mode de reliure du temps.

Ensuite, lorsque la multiplicité des œuvres devint plus considérable, le génie humain fut amené à chercher et à trouver de plus grandes surfaces pour les contenir. C’est alors qu’on prépara des peaux de bêtes, sur lesquelles on écrivait ce que l’on voulait garder. Quand l’ouvrage était très important, et nécessitait un emplacement plus grand que celui d’une peau, on collait ou plutôt on cousait ensemble plusieurs de ces peaux, autant qu’il en fallait pour le transcrire en entier.

Pour ce genre d’ouvrage, il fallut trouver aussi un moyen de conservation. Les peaux, seules ou ajoutées à plusieurs autres, furent fixées par une de leurs extrémités, dans le sens de la largeur, sur un bâton de forme cylindrique, autour duquel on les enroula ; puis pour les mettre complètement à l’abri des injures du temps, on renferma ces rouleaux dans des boîtes appelées scrinia. C’est de ce mot, scrinium au singulier, que nous avons conservé en français le mot écrin qui en dérive. Voilà donc pour ces sortes de manuscrits le mode de rassemblement, de reliures conservatrices qui fut adopté.

Les papyrus proprement dits, c’est-à-dire les ouvrages transcrits sur une sorte de papier fabriqué avec des plantes qui poussaient dans la région du Nil, se roulaient également et se conservaient de la même manière.

Comme les documents tout à fait originaux sont des pièces fort rares et dont les musées et bibliothèques mêmes, ne possèdent souvent que des débris, j’emprunterai les exemples dont j’ai besoin, aux Chinois et aux Japonais, qui encore de nos jours ont conservé pour leurs livres et leurs albums, le même principe et le même mode de conservation que les anciens.

Des rouleaux semblables adoptés en Chine s’appèlent des cacomonos, ils vous représentent exactement les papyrus des temps primitifs. Le texte est roulé sur un cylindre au bout duquel est placée une fiche indiquant le titre de l’ouvrage. En rayon sur des tablettes aussi bien que dans les scrinia, on avait immédiatement sous les yeux, tous les titres des œuvres qui s’y trouvaient rassemblées.

La plupart de ces manuscrits anciens se lisaient dans leur longueur en commençant Je texte dès le développement du rouleau, de sorte que la fin de l’ouvrage se trouvait toujours être du côté fixé au cylindre.

Les livres pliants sont le commencement d’une idée nouvelle et, comme vous allez le voir, un acheminement vers le format des livres modernes. Ils devaient servir à un usage plus journalier, et par cela même être plus portatifs; on s’efforçait alors à ce qu’ils contiennent une très grande quantité de texte, dans le plus petit volume possible. Pour arriver à ce résultat, on transcrivait l’œuvre d’un auteur sur’parchemin ou sur papyrus d’une très grande longueur, mais d’une largeur beaucoup moindre. Cette largeur devint la hauteur du nouveau format du livre, qui, au lieu d’être roulé sur un cylindre comme je l’ai dit plus haut, fut plié sur lui-même par petites parties, tantôt à droite, tantôt à gauche en forme de paravent. À chaque extrémité on fixa une petite planchette de cèdre pour le protéger du frottement. Le cèdre, à cette époque, était déjà réputé le meilleur bois, celui qui était le moins sujet à être attaqué par les insectes.

Ces plateaux de bois vous représentent ce que, de nos jours, nous appelons des ais, ou les cartons de la couverture.

Le poète Martial a plusieurs fois mentionné les livres pliants dans ses épigrammes. On leur donnait alors le nom de libelli, c’est-à-dire petits livres, petits poèmes ou petits écrits.

Quelquefois, à cause de leur petit format, on les désignait aussi sous la dénomination de manualc, car ils pouvaient se tenir facilement dans la main.

Voici un manuscrit japonais de la fin du siècle dernier qui, comme disposition, est de tous points semblable aux livres pliants des anciens.

Ainsi donc pour la première fois, voilà un livre protégé et garanti dans une forme nouvelle alors, mais qui fut l’idée première de notre reliure moderne.

On s’aperçut ensuite, car enfin il n’y a que l’expérience qui vous fait modifier les choses, que ces papyrus ou parchemins pliés, tout en donnant des livres d’un format plus commode, ne réalisaient pas encore la perfection, et n’étaient pas entièrement faciles à manier ; car, il suffisait d’un moment d’inattention, pour que tout ou partie de l’ouvrage vous glissât dans les doigts, et se détériorât; et c’est pour remédier à cet inconvénient, et aussi afin de déterminer d’une façon complète le mode de conservation de la reliure, que l’idée vint de coudre tout un côté des plis de ce paravent, celui sur lequel rien n’était écrit.

Les Chinois et les Japonais, pour leurs livres courants, ont adopté une demi-mesure qui n’est ni celle des anciens ni celle des autres peuples. Ils conservent sur le devant les feuilles pliées, tandis que les fonds sont coupés et fixés entre eux avec des piqûres comme le spécimen ci-joint.

Comme vous pouvez vous en rendre compte en examinant ce volume, le texte se trouve imprimé d’un seul côté, sur une longueur de papier très grande et qui a été repliée ensuite sur elle-même, tantôt à droite tantôt à gauche en forme de paravent. Les plis du dos aussi’ bien que les bouts, tête et queue, ont été alors coupés et bien égalisés, puis les feuilles ont été retenues entre elles du côté de ce dos et de ces bouts, par une forte ligature, qui ne nuit pas autrement à l’ouverture du volume.

Pour arriver enfin complètement à la reliure moderne, prenons ce livre pliant, conservons soigneusement les plis à l’envers, ceux qui n’ont pas le texte, que nous appellerons les fonds, et dans lesquels nous passerons le fil ; puis nous fendrons les plis du devant, et lorsque nous y aurons adapté des cartons, tenant aux ficelles sur lesquelles nous aurons cousu, nous aurons la reliure telle qu’elle se voit aujourd’hui.

Il reste encore quelque chose à dire, non des temps primitifs proprement dits, mais de la dernière période de l’époque romaine, qui vit naître les premières reliures cousues avec des dos, des cartons et des tranches, telles qu’elles ont été fabriquées par la suite.

Nous trouvons dans une description ancienne de la ville de Rome, au temps des Césars, la présence de reliures cousues avec nerfs et renfermées dans des ais de bois ; quelques-unes même étaient retenues sur le devant avec des lanières ou ferrements. On en voit qui portent au centre des portraits de consuls, de questeurs, de préfets, de généraux, etc., etc…, reflet de l’idée qu’on attachait alors à la valeur des charges publiques. D’autres reçoivent seulement sur le plat de la reliure le titre de ce qu’elles contiennent.

Voilà les premières bases qu’il m’importait d’établir en ce moment, afin de bien vous démontrer la marche progressive et ascendante qu’a pris le livre dans sa forme, et conjointement dans ses différents genres d’enveloppes conservatrices ; car, si à proprement parler, il n’y avait pas à l’origine de reliures réelles, il y avait une idée, la même qui existe aujourd’hui, c’est-à-dire le besoin et la nécessité de réunir, pour les rendre longtemps utiles, les œuvres des savants ; seulement, cette idée a été rendue différemment selon les exigences des situations dans lesquelles on s’est trouvé. Maintenant, comme à juste raison notre métier a conservé jusqu’ici la même dénomination, reflet des mêmes besoins que celle donnée à l’origine par les anciens, nous devons bien admettre que, matériellement parlant, les époques qui ont vu les livres sur des écorces d’arbres, sur des feuilles de palmiers, les papyrus de toutes sortes aussi bien que les livres pliants, ont produit des relieurs proprement dits, c’est-à-dire des artisans destinés à conserver et à transmettre aux siècles à venir, toutes les productions de l’esprit et de l’intelligence. »

Léon Gruel

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