Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)
Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de pudeur matérielle et les réactions vaso-bibliologiques localisées.
Amis bibliophiles, bonjour.
Il n’est pas exact de dire que les livres n’ont pas de pudeur. Il est seulement inexact de croire qu’ils la manifestent comme nous. L’homme rougit du regard d’autrui, du souvenir d’une faute, d’un désir mal tenu, d’un compliment trop juste ou d’un ridicule soudainement aperçu. Le livre, lui, rougit plus rarement, plus localement, et souvent à propos de ce qu’on pensait lui voir supporter sans peine. Il ne s’empourpre ni de doctrine ni de morale, encore moins d’innocence. Il lui arrive en revanche de manifester, à certains endroits très précis de son corps, une sorte de gêne matérielle, assez discrète pour échapper aux ignorants, mais suffisamment nette pour alarmer le praticien.
L’IGLI range ces phénomènes dans la catégorie des réactions vaso-bibliologiques localisées, sous-classe des rougeurs de regard. Il s’agit, pour le dire sans jargon excessif, de ces cas où le papier semble se colorer au voisinage immédiat d’une sollicitation qu’il juge trop directe.
Je précise d’emblée, afin d’éviter les sottises habituelles, qu’il ne s’agit ni d’encre qui vire, ni d’un procédé typographique spécial, ni d’une fantaisie de chimiste, ni d’une de ces opérations chromatiques du XVIIIe siècle par lesquelles certains auteurs – tels Caraccioli – voulurent prouver que la couleur pouvait instruire le lecteur autant que le texte. Ici, le rouge n’est pas imprimé. Il survient.
Le cas ici rapporté, classé sous la référence R.V.L. 4 — rougeur vaso-bibliologique localisée, quatrième espèce documentée — nous fut signalé au début de l’hiver par M. Célestin Varenne, marchand de livres singuliers à Paris, homme d’ordre et de réticence, dont la boutique, connue d’un petit nombre d’amateurs, présente l’intérêt rare d’être à la fois très bien tenue et très mal fréquentée.
On y croise, selon les heures, des érudits de bon ton, des collectionneurs de secrets, des magistrats à mine distraite, des médecins trop curieux, des vieillards précis, et toute une faune de messieurs qui demandent d’une voix basse des ouvrages qu’ils seraient fort surpris de voir cités en société.
La lettre de Varenne était concise, ce qui le distinguait agréablement de bien des témoins. “J’ai en main, écrivait-il, un exemplaire de Justine qui se comporte avec une décence variable. Le texte supporte tout. Les planches, non. Les pages en regard des gravures prennent, à l’examen, une nuance rouge de confusion que je ne puis rapporter ni au maroquin, ni à l’éclairage, ni au vice ordinaire des amateurs.” La formule était suffisamment nette pour justifier un déplacement.

J’acceptai la mission et me rendis chez lui accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, dont la réserve à l’égard des Curiosa est d’un type particulier. Peutre n’est pas pudibond ; il est administratif. Cette disposition, moins ridicule qu’on ne croit, nous a souvent rendu service.
L’ouvrage litigieux était un exemplaire de Justine ou les Malheurs de la vertu, en édition ancienne, bien imprimé, d’une tenue remarquable, enrichi de gravures dont la qualité, sans être extravagante, était suffisante pour émouvoir à la fois l’amateur de livres et le lecteur mal intentionné. La reliure, en maroquin blond du temps, avait cette fermeté un peu hautaine des volumes qui savent très bien dans quelles armoires ils ont vécu. Le papier, beau, sonore, d’une fraîcheur presque offensante, se conservait sans rousseur notable. Rien, au premier examen, n’indiquait l’embarras.
Varenne nous exposa les faits avec ce calme qu’ont les hommes accoutumés à vendre des choses qu’ils ne commentent pas. Le volume se montrait parfaitement stable lorsqu’on le feuilletait sans insister. Le texte, même aux endroits les plus sévèrement compromettants, ne provoquait aucune altération visible. En revanche, dès qu’un client s’arrêtait trop longtemps sur une gravure, ou pire encore lorsqu’il tournait la page pour examiner de près le feuillet lui faisant face, le papier prenait peu à peu, sur cette page en regard, une teinte rosée très légère, d’abord diffuse, puis plus sensible, qui s’effaçait ensuite au repos.
— Vous êtes sûr qu’il s’agit de la page en regard, et non de la gravure elle-même ? demandai-je.
— Absolument, répondit-il. La planche ne bronche pas. C’est le voisin qui a honte.
La remarque me parut excellente.
L’examen préliminaire confirma le caractère très localisé du trouble. Nous ouvrîmes le volume à trois gravures successives. Rien n’apparut d’abord qu’une parfaite correction matérielle. Les planches se tenaient bien ; les feuillets voisins aussi. Mais lorsqu’un jeune amateur, que Varenne nous avait obligeamment conservé dans la boutique sous prétexte d’un devis en attente, demanda s’il pouvait “voir un peu mieux”, la réaction se produisit avec une netteté presque douloureuse. Le feuillet en regard de la gravure se teinta, non pas d’un rouge franc, mais de cette nuance de confusion que prend parfois la peau claire quand elle voudrait n’avoir pas été surprise. Peutre, qui suivait l’affaire d’un œil sec, dit seulement :
— Il se démonte.
Je corrigeai :
— Non. Il rougit.
La distinction importe. Un livre qui se démonte souffre d’un désordre mécanique. Un livre qui rougit manifeste une pudeur.
Mlle Lépine, qui approcha la main du papier sans le toucher, observa une légère élévation thermique, très discrète, au centre du feuillet, comme si la réaction colorée s’accompagnait d’une émotion de surface. Nous répétâmes l’expérience avec un autre visiteur, plus âgé, plus silencieux, et de toute évidence plus compétent dans l’examen des planches libertines. Cette fois, la rougeur fut plus rapide encore. Le papier, sous son regard, sembla se colorer avec cette résignation outrée qu’ont les personnes bien élevées forcées d’assister à ce qu’elles avaient pourtant prévu.
Je fis sortir les amateurs et refermai le volume.
Le phénomène devait être distingué de plusieurs troubles voisins. Le premier est la simple altération chimique localisée, bien connue des restaurateurs consciencieux et des marchands moins consciencieux encore. Elle tient au papier, à l’encre, au contact, au stockage, parfois à la reliure. Le second est le syndrome de contamination iconographique, par lequel une planche forte finit par imprégner son voisinage matériel au point de produire des ombres, des reports, voire une fatigue générale du cahier. Le troisième, plus rare, est la réaction d’exhibition, où ce n’est pas la pudeur mais au contraire une sorte de satisfaction qui colore le feuillet. Nous n’étions ici dans aucun de ces cas. La réaction était trop fine pour être chimique, trop ciblée pour être un report, trop retenue pour être complaisante. Nous avions affaire à une pudeur matérielle authentique.
La question, naturellement, était de savoir pourquoi un Justine rougirait. Le lecteur simple, s’il en reste, pourrait croire qu’un ouvrage érotique devrait supporter sans embarras les images qu’il contient. C’est mal connaître les livres et beaucoup d’autres créatures. Rien n’est plus fréquent que la gêne au sein même de l’habitude. Certains volumes licencieux supportent très bien d’être licencieux, mais fort mal qu’on les regarde comme tels. Le texte leur semble relever de la littérature, ou de la philosophie, ou de la corruption ordonnée ; l’image, surtout lorsqu’elle arrête l’œil, les expose plus brutalement à leur propre matière.
Je formulai devant Varenne l’hypothèse suivante : le volume ne rougissait pas d’être obscène ; il rougissait d’être vu l’être.
Peutre approuva d’un grognement administratif, ce qui, chez lui, équivaut à l’enthousiasme.
Nous procédâmes alors à une série d’épreuves comparatives selon le protocole Pud. 3, applicable aux ouvrages affectés de rougeur de représentation. Une première lecture fut conduite par Varenne lui-même, homme de métier, calme, précis, incapable de lubricité démonstrative. Le volume ne manifesta rien. Une seconde, par un jeune médecin aux curiosités trop appliquées : le feuillet en regard de la première gravure prit une teinte visible en moins de trente secondes. Une troisième, par une veuve cultivée, excellente lectrice, venue pour un in-12 janséniste mais fort disposée à se laisser détourner : rien au texte, rougeur légère à la planche, puis dissipation rapide. Une quatrième, par un collectionneur de Curiosa bien connu des services pour sa capacité à humecter l’air autour de lui d’intentions peu littéraires : rougeur vive, presque vexée, accompagnée d’un très léger resserrement du mors.
Mlle Lépine nota alors un point décisif :
— Il ne rougit pas devant le scandale. Il rougit devant l’insistance.
C’était parfaitement dit.
Le dossier prit une tournure plus intéressante encore lorsque nous comparâmes les différentes gravures. Toutes ne provoquaient pas la même réaction. Certaines scènes, quoique fort peu recommandables, laissaient le volume relativement calme ; d’autres, à peine plus hardies, faisaient rougir la page en regard avec une régularité presque touchante. Ce n’était donc pas la seule obscénité qui faisait symptôme, mais une certaine qualité de regard. Les planches les plus narratives, les plus regardables, si j’ose dire quansd on évoque Sade, étaient celles qui compromettaient le plus le feuillet voisin. Le livre ne souffrait pas tant de l’indécence que de la fixation.
Je me permettrai ici une remarque d’ordre général. Beaucoup d’ouvrages réputés libres sont, matériellement parlant, des créatures d’une sensibilité plus vive qu’on ne pense. Ils supportent qu’on les possède, parfois même qu’on les lise, mais beaucoup moins qu’on les détaille. Il y a entre la lecture du vice et l’examen minutieux d’une planche licencieuse une différence analogue à celle qui sépare le péché de la manie.
Le diagnostic fut donc posé comme suit : réaction vaso-bibliologique localisée de pudeur iconographique, avec rougeur sélective des pages en regard des gravures sous l’effet d’une attention insistante.
Je le traduis pour les maisons encore peu versées dans la clinique : le livre supportait ses images, mais non qu’on s’y attardât avec trop d’application.
Restait à savoir si l’on pouvait remédier au trouble sans mutiler l’ouvrage. Varenne, très justement, refusa d’emblée toute solution qui eût relevé de la chirurgie. Il n’était pas question de retirer les planches, de les isoler, ni d’introduire quelque procédé de conservation qui eût transformé un symptôme délicat en barbarie de restaurateur. Peutre proposa, sur le ton de l’irritation, qu’on “réduisît la clientèle”. La suggestion, quoique séduisante moralement, manquait de praticabilité commerciale.
La solution nous vint, comme il arrive souvent, non d’une théorie brillante, mais d’un scrupule de conservation.
Je recommandai l’insertion de feuillets de garde en calque très fin, mobiles, non collés, interposés entre les gravures et les pages en regard, de manière non à cacher l’image, ce qui eût été absurde, mais à ménager une distance. Le principe en était simple : lorsqu’un ouvrage souffre d’une proximité trop immédiate entre la représentation et son voisinage, on crée une zone tampon, un petit espace de pudeur. Le calque n’a pas ici pour fonction de voiler comme ferait une religieuse ; il sert plutôt de paravent discret, comme un ami bien élevé qui comprend qu’il est temps de fermer une porte sans commenter.
Varenne parut d’abord sceptique. Il craignait, non sans raison, l’effet de bibliothèque familiale, d’album de pensionnat, ou de pruderie plaquée sur un livre qui n’en demandait pas tant. Je lui répondis que la pudeur et la pruderie sont deux choses distinctes, y compris chez les volumes. La première protège ; la seconde humilie. Les calques, s’ils étaient bien coupés, bien posés, presque invisibles, relèveraient de la médecine plus que de la morale.
L’essai fut tenté dès le lendemain. Mlle Lépine, dont la main est plus sûre que celle de bien des relieurs honorés, découpa des feuillets d’un calque léger, mat, sans sécheresse sonore, et les plaça entre trois des gravures et leurs pages voisines. Nous attendîmes qu’un client convenable se présentât. Ce fut un magistrat de province, homme d’une correction irréprochable et d’une curiosité visiblement coûteuse. Il examina le volume longtemps. Les planches furent vues, les calques soulevés avec précaution, les pages en regard demeurèrent stables. Une très légère chaleur subsista au toucher, mais aucune rougeur notable n’apparut.
Peutre, déçu qu’un dispositif si simple pût suffire, hasarda que “le livre avait besoin d’un chaperon”. Je répondis qu’en matière de Curiosa, le mot chaperon n’est pas toujours injurieux.
Nous renouvelâmes l’expérience avec deux autres sujets d’observation : un bibliophile sérieux, puis un libertin de cabinet beaucoup moins recommandable. Dans le premier cas, le volume se montra presque reconnaissant. Dans le second, on nota encore une nuance rosée, mais bien moindre qu’auparavant, comme si le livre, protégé par cette mince réserve translucide, supportait mieux l’épreuve du regard. Le traitement devait donc être tenu pour efficace, sinon curatif au sens absolu.
Je prescrivis néanmoins plusieurs mesures complémentaires. D’abord, ne jamais laisser l’ouvrage ouvert trop longtemps sur une planche en exposition. Ensuite, éviter les consultations multiples dans la même journée, surtout par des amateurs de même espèce. Enfin, interdire les commentaires grivois au-dessus du volume. Ce dernier point fit sourire Varenne. Je ne souriais pas. Les livres délicats entendent beaucoup plus qu’on ne croit, surtout lorsqu’on les suppose incapables de décence.
Le cas devait encore connaître un développement instructif. Quelques semaines plus tard, Varenne me fit savoir qu’un grand amateur, fort riche, fort secret, et de ceux qui veulent absolument ce qu’ils sentent difficile, était venu examiner Justine avec l’intention manifeste de l’emporter. Le volume, cette fois, ne rougit presque pas ; mais à la seconde gravure, le collectionneur trouva subitement la mise en place des calques “un peu touchante, presque trop intelligente”, et s’en détourna avec humeur. Le livre ne fut pas vendu ce jour-là. J’avoue n’en avoir ressenti aucune tristesse.
Il finit néanmoins par trouver preneur, et dans des conditions acceptables. Une femme médecin, érudite, calme, possédant déjà quelques Curiosa mais les traitant comme des textes avant d’en faire des trophées, acquit le volume avec une réserve qui me parut saine. Varenne lui remit l’ouvrage avec ses calques, après lui avoir expliqué qu’ils relevaient non d’un supplément de morale, mais d’une mesure de conservation. Elle comprit sans rire, ce qui est généralement le signe d’un bon propriétaire.
Le dossier présente plusieurs enseignements que l’IGLI juge utile de rappeler. Le premier est que les livres érotiques n’ont pas nécessairement l’impudence qu’on leur prête. Le second est que la matière d’un volume peut manifester, par des signes très locaux, une gêne que ni le texte ni la reliure ne laissaient prévoir. Le troisième, enfin, est qu’en clinique zoobibliologique les remèdes les plus élégants sont souvent ceux qui n’ajoutent presque rien : un feuillet de calque bien placé suffit parfois à rendre à un ouvrage la distance dont il a besoin pour ne pas se troubler lui-même.
Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort avec une excellente conscience. Qu’ils se rappellent seulement que la pudeur ne choisit pas toujours les objets auxquels on la croit due. Il est des livres fort libres qui n’aiment pas qu’on les regarde fixement, surtout à l’endroit précis où ils sentent qu’ils pourraient n’être plus lus, mais seulement consommés.
Conclusion : les bibliophiles aiment croire que les Curiosa rougissent pour eux. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un livre rougisse simplement pour qu’on le traite avec un peu plus d’égards.
Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles de pudeur et des réactions iconographiques localisées
Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée dans les catalogues illustrés sans nécessité
Cote de classement : IGLI/SSSZ/RVL/4 – Rougeurs localisées, séries iconographiques
Ex. de service : GdB-Cur./Ρ.11
Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · JUSTINE-4
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