Bibliophilie.com, ou la lente invention d’une petite république des livres et des voix

Par Hugues, artisan des marges de bibliophilie.com depuis 2007, fondateur involontaire de la Guilde des Bibliopolicés, fiché B par l’IGLI, bibliophile sans mandat clair, mais compromis de longue date dans les affaires de rayons, de catalogues, de reliures et de manies persistantes.

Amis bibliophiles, bonjour.

Depuis un peu plus de dix-neuf ans, ce site — d’abord blog, puis maison plus vaste — poursuit la même conversation avec les livres anciens. Né le 3 mars 2007 avant de devenir bibliophilie.com en mai 2017, il a surtout déplacé ses murs, mais finalement assez peu le reste… et pourtant….

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Depuis septembre, bibliophilie.com a pris un tour un peu différent. Je n’irai pas jusqu’à dire que le site est devenu un (petite) univers, ni que j’ai sciemment bâti une architecture secrète dont chaque pièce répondrait à la précédente avec la majesté d’un plan d’ensemble. Ce serait me prêter trop de méthode. Disons plutôt que j’essaie depuis quelques mois de faire autre chose qu’un simple site de textes sur les livres anciens. J’essaie de lui donner plus de relief, plus de voix, plus de circulation intérieure. Si la bibliophilie est cosa mentale, elle est aussi, en tout cas j’aime le croire, vivante.

Le mot moderne pour désigner cet ensemble serait peut-être « lore » — au sens où l’on parle du lore de Tolkien, de Game of Thrones, de Star Wars ou de certains univers romanesques et fictionnels. Il est un peu bizarre dans le monde du livre ancien, mais il n’est pas absurde. Par lore, je n’entends pas une mythologie grandiloquente ni une machine romanesque achevée, et encore moins me placer au niveau du talent des auteurs qui ont produit les œuvres citées ci-dessus. J’entends quelque chose de plus artisanal, de plus progressif, de plus mouvant : un ensemble de voix, de figures, de manies, de références, de tonalités, de personnages, de signatures, qui reviennent, se croisent, s’éclairent les uns les autres, et finissent par donner au site autre chose qu’une simple juxtaposition d’articles. Non pas un système. Plutôt un climat. Ou peut être est-ce un voyage auquel je vous invite.

Au fond, j’essaie de faire en sorte que bibliophilie.com ne parle pas toujours des livres anciens avec la même voix. Le sujet s’y prête mal. Le livre ancien n’est jamais seulement un objet d’érudition ; c’est aussi un objet de désir, de commerce, de croyance, de vanité, de mémoire, d’illusion, de théâtre social, de manie classificatoire, de quête, parfois même d’hallucination douce. Une seule voix finit vite par tout aplatir. Alors j’en ai laissé entrer plusieurs.

C’est peut-être là la forme la plus acceptable de ma schizophrénie bibliophilique.

Il y a d’abord ceux qui ont pris une place centrale dans cette évolution, presque sans le vouloir. Alcide Raturon, Barthélémy d’Arcole et Fulbert de Cuirac sont probablement les trois figures autour desquelles ce déplacement s’est le plus nettement organisé.

Alcide Raturon m’a permis d’écrire la bibliophilie comme elle est souvent dans la vie réelle : savante, drôle, un peu vaniteuse, parfois touchante, parfois crédule, souvent plus romanesque qu’elle ne le croit. Avec lui, l’exemplaire n’est jamais tout à fait immobile. Il traîne une histoire, une illusion, une petite comédie de prestige, un désir de croire… parfois même un voyage dans le temps… Raturon apporte cette ironie de l’amateur qui aime assez son monde pour ne pas l’épargner.

Barthélémy d’Arcole, lui, regarde davantage du côté des notices, des annonces, des raretés proclamées, des mirages marchands, des promesses d’exemplaires singuliers. Il a quelque chose de l’inspecteur des apparences bibliophiliques. Grâce à lui, j’essaie de traiter le marché du livre ancien non comme une simple donnée commerciale, mais comme une scène où se fabriquent de l’aura, de la croyance et parfois de la confusion.

Fulbert de Cuirac, enfin, m’a offert une autre liberté : celle de traiter le monde du livre avec le sérieux absurde d’une administration imaginaire, l’IGLI. Avec lui, on peut rêver, classer l’inclassable, rédiger des notices pour des anomalies, instruire des dossiers sur des cas impossibles, et singer avec affection cette pente très bibliophile à l’inventaire, au catalogue, à la catégorie, à la procédure. Fulbert n’est pas seulement un personnage ; il est presque un petit ministère du dérèglement bibliographique.

Autour de ce premier noyau, d’autres voix se sont imposées.

Il faut citer Lucas Corso et Adso de Melk, mais avec une nuance essentielle : ni l’un ni l’autre ne m’appartiennent. Ils arrivent chargés d’une mémoire littéraire qui les précède. Corso est déjà connu ; Adso aussi. Le site ne les invente pas. Il essaie plutôt de les accueillir, de les déplacer, de les faire travailler dans un voisinage bibliophilique qui leur convient assez bien. Corso apporte la traque, l’ombre, le livre comme indice ou comme menace, la poussière des enquêtes et la fatigue des chasseurs d’exemplaires.

Adso apporte au contraire le silence, le manuscrit, la bibliothèque comme labyrinthe spirituel, la mémoire monastique, la gravité ancienne du texte. L’un vient avec la nuit, l’autre avec la pénombre des cloîtres. Ils étaient déjà connus ; j’essaie simplement de les faire résonner ici autrement.

Il faut citer enfin Mathieu Lenoir, qui joue un rôle très utile : celui de la contradiction. Dans un univers bibliophile, on peut vite devenir trop indulgent avec ses propres rites, ses mots, ses postures, ses illusions. Lenoir sert à rompre cette douceur. Il taille, il conteste, il démonte, il rappelle qu’un vieux livre médiocre ne devient pas admirable parce qu’il a survécu, qu’un lecteur n’est pas nécessairement un bibliophile, et que le petit monde du livre ancien mérite parfois moins de révérence que de netteté.

Il y a et il y aura d’autres voix, plus discrètes, moins installées, moins immédiatement identifiables, mais qui comptent justement parce qu’elles élargissent le champ sans prétendre au premier rôle.

Elles apportent une autre température, un autre grain, d’autres manières d’habiter le texte. Elles ne sont pas forcément des figures cardinales du dispositif, mais elles participent à cette impression que le site n’est plus écrit depuis un seul bureau. C’est important. Un « lore », s’il existe ici, ne repose pas seulement sur quelques têtes d’affiche ; il tient aussi à ces présences secondaires, à ces voix latérales, à ces autres vérités, à ces auteurs moins connus qui densifient l’ensemble.

Je crois que c’est là le point : bibliophilie.com n’est pas en train de devenir un grand système parfaitement refermé sur lui-même. J’essaie plutôt de lui donner une forme de pluralité cohérente. J’essaie de faire cohabiter plusieurs manières de parler des livres anciens sans les dissoudre dans une soupe uniforme. J’essaie de faire en sorte qu’un article puisse être sérieux sans être sec, ironique sans être léger, romanesque sans perdre le contact avec la réalité bibliographique, érudit sans tourner à la démonstration.

Au fond, ce que j’appelle ici lore bibliophilique n’est peut-être rien d’autre que cela : la tentative de faire sentir que le monde du livre ancien n’est pas plat. Qu’il appelle plusieurs voix parce qu’il contient plusieurs régimes de vérité. Une reliure peut relever du goût, du fétichisme, de l’histoire de l’art, de l’erreur ou du crime esthétique. Une provenance peut être un fait, un prestige, une fiction ou un malentendu. Une vente publique peut être un événement commercial, une scène de théâtre ou un roman en accéléré. Une bibliothèque peut être une autobiographie en rayonnages. Il fallait donc plusieurs regards.

Cette petite schizophrénie bibliophilique n’est pas forcément un défaut. C’est peut-être même, pour l’instant, la meilleure méthode que j’aie trouvée pour approcher honnêtement mon sujet.

Depuis septembre, bibliophilie.com reste un site sur les livres anciens, la bibliophilie, les faux, les reliures, les catalogues, les collectionneurs, les marchés et les curiosités du papier. Mais j’essaie qu’il soit aussi un peu plus que cela : un lieu où ces sujets prennent des voix différentes ; un lieu où certains auteurs reviennent ; un lieu où les textes se répondent parfois à distance ; un lieu où quelques personnages connus croisent des présences plus confidentielles ; un lieu, enfin, où l’on puisse sentir qu’une bibliothèque n’est jamais seulement une accumulation de volumes, mais aussi une accumulation de regards et surtout d’histoires.

Il est possible que rien de tout cela ne tienne. Que ces voix finissent par se contredire au point de se dissoudre, ou qu’une seule d’entre elles prenne trop de place et avale les autres. J’écris cet article un peu comme on dresse un état des lieux à mi-parcours, sans savoir si le chantier ira à son terme, ni quelle forme il aura s’il y parvient. Ce qui est sûr, c’est qu’il serait plus confortable de revenir à une voix unique. Et pourtant je n’en ai pas envie.

Je ne sais pas non plus qui entrera ensuite. D’autres figures tournent autour du site sans avoir encore trouvé leur ton juste : un relieur taciturne, peut-être quelqu’un venu du côté des libraires de province, peut-être une femme — car il faut bien reconnaître que cette petite république est, pour l’instant, exclusivement masculine, et ce n’est ni un programme ni une fatalité, simplement un déséquilibre que je commence à trouver encombrant. Certaines séries attendent d’être reprises ; d’autres n’ont produit qu’un seul texte et appellent manifestement une suite. Le dispositif reste poreux, incomplet, et c’est probablement ce qui le maintient vivant. Un lore achevé serait un lore mort.

Alors, appelons cela, faute de mieux, un lore bibliophilique.

Le mot est un peu neuf. Le fond, lui, est très ancien : dès qu’on aime vraiment les livres, on finit par les peupler.

Reste une question que je ne peux pas trancher seul : est-ce que ces voix, vues du dehors, forment quelque chose, ou restent-elles une collection de masques posés les uns à côté des autres ?

De l’intérieur, je crois les entendre dialoguer et je me surprends parfois à penser comme ou à être Alcide, Lenoir ou Fulbert; écrivant leurs textes, je suis dans la pire position possible pour les juger. Les lecteurs qui fréquentent bibliophilie.com depuis septembre ou même depuis 2007 sauront mieux que moi si ce déplacement a produit un climat réel, ou seulement son apparence.

Je serais curieux de le savoir.

La seule chose que je sais, c’est que je vous remercie de prêter votre attention à mes divagations.

Hugues

PS: 2007 – 2026, c’est peu et c’est beaucoup à la fois, et j’ai bien sûr une pensée pour ceux qui nous ont quittés en chemin, en particulier Pierre B., et Ugo P.

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