La librairie Bernard Quaritch, fondée à Londres en 1847, a réuni en son temps 6 Bibles de Gutenberg. Depuis 2004, elle appartient à un financier de Singapour. D’autres fortunes s’offrent un club de football. John Koh a acheté une librairie, et l’a remise à flot avec son argent.
Amis bibliophiles, bonjour.
Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des prix qu’on préfère ne pas afficher.
Devant la boutique de Bernard Quaritch, au 15 Piccadilly, en 1861, une caisse posée sur le trottoir offrait des brochures à 1 penny. L’une d’elles était la traduction anglaise des quatrains d’Omar Khayyam par Edward FitzGerald, que Quaritch avait éditée 2 ans plus tôt à 250 exemplaires, mise en vente à 1 shilling et descendue dans la caisse faute d’acheteurs. Ce poème est aujourd’hui dans toutes les anthologies anglaises, et les 250 exemplaires de 1859 comptent parmi les livres les plus recherchés du siècle. Le plus grand libraire de son temps a donc soldé à 1 penny un livre qu’il rééditera lui-même en 1868, puis 2 fois encore.
Bernard Quaritch était un Allemand de Thuringe, né en 1819, débarqué à Londres en 1842 avec pour tout bagage une lettre de recommandation pour Henry Bohn, le premier libraire de la ville. On lui prête d’avoir dit à Bohn, en le quittant, qu’il comptait devenir le premier libraire d’Europe. Il a ouvert en 1847 dans une rue derrière Leicester Square, puis à Piccadilly en 1860, et en 1884 il a tenu parole à sa manière, chez Sotheby’s, à la vente de Syston Park.
Le Psautier de Mayence de 1459 est monté à 4 950 livres, le prix le plus haut jamais payé pour un livre imprimé, et la Bible de Gutenberg de la même bibliothèque à 3 900 livres. Les deux sont partis chez lui, à Piccadilly, dans une boutique qui n’avait pas 40 ans. Au cours de l’époque, 4 950 livres faisaient 125 000 francs-or.

En 1878, Quaritch avait aussi fondé un club d’amateurs, le Sette of Odd Volumes, limité à 21 membres en souvenir des 21 tomes d’une édition de Shakespeare. Chaque convive y portait un titre ridicule, et Quaritch s’y faisait appeler le Bibliothécaire. Les menus étaient imprimés, et je donnerais cher pour en avoir un.
À sa mort, en décembre 1899, le Times l’a tenu pour « le plus grand libraire qui ait jamais vécu ». Son catalogue général, 17 volumes publiés de 1887 à 1897, se consulte encore, et la librairie a compté en 1906 parmi les fondateurs de l’association des libraires d’ancien britanniques. Son fils a tenu la boutique jusqu’en 1913, la librairie est devenue une société en 1917, et la famille est restée au capital jusqu’en 1971. Chez nous, la librairie Auguste Blaizot, ouverte à Paris en 1840 et installée rue du Faubourg-Saint-Honoré, porte toujours le nom de sa famille. Quaritch, elle, a changé de mains 2 fois.
Un lord a pris la suite, et on était encore entre libraires. Milo Cripps, baron Parmoor, a dirigé Quaritch une trentaine d’années, d’abord comme gérant, à la fin comme propriétaire. Une librairie qui possède ses murs ne dépend de personne, et il l’avait compris. En 1987, la bibliothèque botanique de Robert de Belder a été dispersée chez Sotheby’s, Quaritch y a acheté à tour de bras, et avec le produit de la revente Lord Parmoor a acheté les murs de l’immeuble de Lower John Street, sur Golden Square. Au début des années 1990, quand il a voulu débaucher chez Maggs un jeune libraire, Bogislav Winner, il est allé lui-même chez John Maggs demander, en quelque sorte, la main de son employé.
John Koh, lui, est un financier. Singapourien né en 1955, il a été avocat pendant 19 ans puis directeur général chez Goldman Sachs, et sa fortune est estimée à une centaine de millions de dollars. En 2004, Lord Parmoor lui a vendu la librairie, sans l’immeuble. Le montage tient en 3 lignes du registre anglais : une société vide créée le 29 juillet avec John Koh pour administrateur, rebaptisée Bernard Quaritch Limited le 28 septembre, et les libraires nommés à son conseil le 1er octobre. Le Qatar, lui, va au Parc des Princes. En 22 ans, je n’ai trouvé ni catalogue de bibliothèque à son nom, ni vente de ses livres.
Lord Parmoor est mort en 2008. En 2009, Quaritch a quitté Golden Square, dont les murs ne lui appartenaient plus, pour South Audley Street, à Mayfair, où Winner comptait 135 marches jusqu’à son bureau. Ça grimpait. Winner dira plus tard, avec la retenue d’un libraire qui parle de son ancien patron, que la librairie avait beaucoup changé sous le style de gestion de John Koh. Entre juin 2012 et mars 2013, 7 administrateurs ont quitté le conseil, Winner compris. Au 1er mars 2013, il n’en restait qu’un, le propriétaire, qui vit à Singapour.
J’ai ouvert les 8 derniers bilans déposés au registre du commerce anglais, de 2017 à 2025. Tous portent la même signature, J T L Koh. Au 31 août 2017, Quaritch avait encore pour 2,66 millions de livres sterling de livres en stock, mais elle vivait à crédit chez Barclays, 822 109 £ restant dus, et elle payait 150 000 £ de loyer par an à une société immobilière de son propriétaire. Le 17 juillet 2018, John Koh a remboursé la banque, 852 000 £, avec ses fonds et ceux d’entités qui lui sont liées. Au 31 août, la dette bancaire avait disparu et la librairie devait 597 240 £ à son propriétaire.
L’exercice suivant a duré 15 mois, de septembre 2018 à novembre 2019, et c’est celui de la saignée. Pour une librairie ancienne, le stock est tout, les murs se louent et les libraires se remplacent. Le 10 juin 2019, Quaritch a quitté Mayfair pour une maison de ville du 36 Bedford Row, dans le quartier des avocats de Holborn, loin des galeries et des hôtels, un bail long de 3 813 015 £ est entré à son actif et en est ressorti dans le même exercice sans que l’annexe dise lequel, le stock a fondu de 2,39 millions à 347 000 £, et la librairie a perdu environ 2,2 millions, ce qui a rendu ses fonds propres négatifs.
Pendant le Covid, John Koh a prêté encore, jusqu’à 450 000 £ en 2021, garantis par une hypothèque sur l’immeuble de sa société. Il restait 14 salariés. Depuis 2020, Quaritch gagne de l’argent chaque année, environ 1 million de livres en 6 exercices, et le propriétaire a été remboursé en 2024. Je n’aime pas les financiers qui s’achètent des librairies. Celui-là a payé de sa poche quand il fallait payer, et je lui dois au moins cette ligne. Il aurait pu acheter un club de football, il a peut-être sauvé une librairie. Le stock valait 934 985 £ au 30 novembre 2025, le tiers de 2017, pour 15 salariés. Shapero, à Mayfair, en portait près de 11 millions au 31 mars 2024. Le mobilier et les ordinateurs de Quaritch, amortis à zéro depuis 2018, n’ont été renouvelés qu’en 2025, pour 12 822 £.
En 2022, pour les 175 ans, Quaritch a invité à Bedford Row ses libraires d’hier, autour d’un gâteau à l’effigie du fondateur. Elle expose toujours de Boston à Hong Kong, et je garde ses catalogues imprimés, où je n’ai jamais vu un livre à 1 penny, et qui restent les mieux écrits de Londres.
Les comptes de 2025 ont été signés le 24 août 2026 par l’unique administrateur. En avril 2005, le Financial Times racontait que John Koh lisait des récits de voyage anciens dans l’avion de Singapour, et qu’il s’intéressait à tout ce qui repose sur le papier et l’histoire.
Je ne sais pas s’il lit encore dans l’avion.
GUILDE · OM/QUARITCH
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Chroniques temporelles d’un bibliophile – Le volume aux cinq vies

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