Le 14 mars 1769, à Feurs, Isidore Cornavin achète 53 volumes à la veuve d’un notaire royal pour 84 livres tournois. Le notaire est mort 9 jours plus tôt, et l’inventaire de ses biens est fixé à la fin du mois. Un livre d’Heures reste sur le pas de la porte, et la veuve ne le vend pas.
Amis bibliophiles, bonjour.
La Guilde poursuit ici la publication des carnets d’Isidore Cornavin, colporteur en librairie dans le Forez, dont la découverte a été rapportée en son temps. La présente livraison est transcrite fidèlement, orthographe prudemment modernisée, comptes conservés tels quels.
Ce 14e jour de mars 1769, à Feurs, par froid sec et chemins sonnants.

J’avais couché à l’auberge de la halle, le ballot au pied du lit et la mule à l’écurie. Mon fonds d’hiver ne pesait plus grand-chose : les almanachs de l’an s’étaient vendus à Noël, et il me restait des abécédaires, des complaintes, quelques Heures et les petits livres bleus que la veuve Garnier m’expédie de Troyes. Un colporteur de mars vit sur ce que l’hiver lui a laissé et sur ce que le hasard lui apporte. Le hasard m’a apporté ce matin-là une servante.
On m’a fait quérir avant le jour, ce qui n’annonce jamais un almanach. C’était la servante de feu Me Chassagnol, notaire royal de cette ville, mort voilà 9 jours d’un transport au cerveau, en pleine étude, la plume aux doigts dit-on. Les notaires meurent comme ils vivent, sur le papier des autres. La veuve me demandait, et me demandait discrètement, mot qui coûte toujours quelque chose à quelqu’un.
Mme veuve Chassagnol m’a reçu dans l’étude même, les volets aux trois quarts clos. Une femme droite, la quarantaine sèche, l’œil qui a fini de pleurer et commencé de compter. Elle m’a dit sans façons ce que j’avais deviné en chemin : l’inventaire des gens de justice se fera à la fin du mois, il y a des créanciers, il y a un beau-frère procureur qui a l’inventaire facile, et il y a, elle a ouvert les deux armoires, les livres. « Monsieur Cornavin, on comptera dans l’étude tout ce qu’on y trouvera ce jour-là. Les livres qui n’y seront plus n’auront jamais été. »
J’ai noté d’un coup d’œil, par habitude. Le fonds du métier d’abord : le Ferrière en ses deux volumes, bien gras d’usage, un Coutumier du Forez d’assez belle ancienneté, les Conférences des ordonnances, un Denisart aux coins rompus, toute la boutique d’un homme de pratique, revendable au confrère de Montbrison avant la Saint-Jean, je le sais d’expérience. Puis le second rayon, derrière les rideaux verts de l’armoire de gauche, et là la veuve regardait ailleurs : un Télémaque à figures, des Lettres persanes sans lieu ni nom d’imprimeur (Amsterdam, autant écrire nulle part), un La Fontaine des Contes que la morale range mal et que la reliure rangeait très bien, et six petits romans en veau blond, du format qui se glisse sous un châle. Je connais ces rayons-là. Ils appartiennent à Madame, et ils vivent dans la bibliothèque de Monsieur.
Nous avons marchandé comme marchandent les honnêtes gens pressés : elle en demandant le double par dignité, moi en offrant la moitié par principe, et la vérité attendant au milieu, qui est sa place ordinaire. Je consigne, pour mes comptes et pour ma mémoire :
— le fonds de pratique, 42 volumes : 60 livres
— le rayon des rideaux verts, 11 volumes : 24 livres
— un Almanach de Lyon de l’an passé, donné de surcroît « pour la route » : mémoire
Soit 84 livres tournois, payées comptant, en louis et en écus que j’ai été chercher à ma ceinture, ce qui m’a fait le dos froid tout le reste du jour.
J’ai refait mes comptes sur la mule, avant que la ville ne soit hors de vue. Les 60 livres du fonds de pratique font environ 1 livre 9 sols le volume, et les 24 livres du rayon vert environ 2 livres 4 sols. Les livres de Madame m’ont donc coûté plus cher le volume que ceux de Monsieur, et je le savais en payant. Je paie la discrétion plus cher que le papier, et je ne m’en plains pas : de toute la vente, elle est la seule marchandise que la veuve possédait entièrement.
Est-ce bien acheté ? Bien acheté. Est-ce bien agi ? Voilà la question qui m’a tenu sur ma mule de Feurs à Montrond, et je veux la coucher ici puisque ce carnet n’a pas de confesseur. J’ai payé à une veuve pressée le prix de la hâte, non le prix des livres : le Ferrière et le Denisart me rendront la moitié de mes 60 livres avant l’été.
Le beau-frère procureur dirait que j’ai soustrait des biens à un inventaire royal, et il le dirait d’autant plus fort qu’il comptait les soustraire lui-même, à sa manière, qui s’appelle une estimation entre parents. La veuve dirait qu’elle a vendu son bien propre, car elle jure que les romans étaient à elle, venus dans sa corbeille de noces. Je la crois : des Contes de La Fontaine dans la corbeille d’une fille de drapier, cela dit assez que le mariage ne fut pas gai. Et moi je dis à ce carnet, qui n’en répétera rien, que le colporteur est celui qui passe. On l’appelle quand il faut que les choses passent aussi. L’état nourrit son homme et l’instruit, à condition de ne pas trop s’attarder sur l’instruction.
Les Lettres persanes m’inquiètent plus que le reste du lot. Un livre sans lieu ni nom d’imprimeur ne se montre pas, et les ballots se visitent à l’arrivée dans toute ville qui a une chambre syndicale : Lyon en a une, et je n’entends pas y poser un Montesquieu d’Amsterdam sur le dessus du ballot. Elles iront au fond, sous les complaintes, enveloppées dans un almanach qui n’a jamais fait de mal à personne, jusqu’à ce que le sieur Bouchet, à Grenoble, m’en propose un prix qui fasse oublier le détour. Marguerite dirait que je paie le risque à crédit. Elle aurait raison, et elle le dirait en comptant les sous sur la table, ce qui est sa manière de prier.
Un mot encore, que je note parce qu’il me reste. Comme je bâtais la mule, la veuve est sortie sur le pas de la porte avec un douzième volume du rayon vert, un petit livre d’Heures ancien, usé jusqu’à la corde, vilain à vendre. Elle me l’a tendu, puis repris, puis tendu encore, et enfin gardé contre elle en disant : « Non. Celui-là a été compté ailleurs. » Je n’ai pas demandé où. Il y a des inventaires qui ne regardent ni les procureurs ni les colporteurs, et j’ai passé mon chemin, mes 84 livres de papier sur le dos, en me disant que de nous deux, la veuve et moi, ce n’était pas moi qui emportais le meilleur de la bibliothèque.
À la sortie de Feurs, un cavalier botté m’a croisé, la cravache sous le bras, et il a regardé ma mule plus longtemps que ma figure. Je n’ai pas su s’il était le beau-frère. Je sais qu’il regardait le ballot, et que le ballot a pris, sur le chemin, une façon de peser plus lourd qu’à l’étable.
À Montrond ce soir, vendu déjà le Denisart au chirurgien, 26 livres. Le froid tient. Les affaires aussi.
Transcription établie pour la Guilde des Bibliopolicés. La suite des carnets à la prochaine livraison.
Note de la rédaction : le carnet ne dit pas où le livre d’Heures avait été compté, et la Guilde ne l’a pas trouvé non plus.
GUILDE · IC/CARNETS — Feurs, mars 1769
Aucun inventaire n’a été soustrait pour l’établissement de cette transcription. Document classé : diffusion restreinte.
Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.
Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.
Reliure Antiquae ou tranches guillochées?


Oui mais voilà, moi j’appelle ça des tranches guillochées!
J’en appelle donc à vous, à un référendum sur le sujet!







Quel dommage que cette modernisation de l’orthographe authentique des carnets d’Isidore Cornavin! Si la bibliophilie nous conduit vers les éditions originales des auteurs classiques c’est aussi pour que nous puissions lire les textes dans leur jus, leur vérité, porteurs de toutes les marques orthographiques, typographiques, et autres particularités d’origine… trafiquées, effacées, après leur passage sur le lit de Procuste de l’édition moderne.
Bien noté et merci pour votre commentaire Frédéric, on va voir ce qu’on peut faire lors de la prochaine réunion de la Guilde!