Un maroquin noir, deux initiales, une histoire de provenance

Dans une librairie du sixième arrondissement, un plat de maroquin noir portait deux lettres dorées au centre : O. H. Ce sont mes initiales dans l’ordre de l’état civil. Le livre était un Don Quichotte en images d’Edmond Morin, publié à Paris, 55 rue de Rivoli.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Hugues Ouvrard, dépositaire des chroniques de la Guilde, receveur des correspondances et responsable de tout ce qui se publie sous d’autres noms que le sien, et de rien de ce qui s’y dit.

N’ayant jamais été coopté, il s’est nommé lui-même à cette fonction ; personne n’a réclamé.

Il y a des achats qu’on prépare, qu’on surveille, qu’on note dans un carnet (ou une alerte numérique) en attendant l’occasion. Et il y a ceux qui vous tombent dessus pendant que vous parlez d’autre chose.

J’avais rendez-vous pour déjeuner avec Nicolas M., libraire dans le sixième arrondissement de Paris. Nous étions dans sa librairie, assis, à parler de tout et de rien avant de sortir — ces conversations d’avant-déjeuner qui durent toujours vingt minutes de plus que prévu. Il me faisait face. Derrière lui, dans la bibliothèque, à hauteur d’épaule, il y avait un plat de maroquin noir, posé de face, encadré de filets dorés, et au centre deux lettres : O. H.

Je n’ai plus rien écouté.

Ouvrard Hugues, oui bon, tout le monde est au courant désormais. Dans cet ordre, celui de l’état civil, celui des registres et des listes d’appel. Deux lettres dorées sur un plat noir, à trente centimètres du dos de Nicolas, qui continuait de me parler sans se douter que la conversation était terminée. 😊

Je lui ai demandé de se retourner. Je lui ai demandé si c’était volontaire. Si je ne connaissais pas Nicolas, j’aurais eu un doute, mais avec lui pas de « Malaise »… Il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous, et dans mon esprit j’avais déjà acquis le livre avant de savoir ce qu’il contenait. Je l’ai acheté avant de sortir déjeuner. Ca facilite la digestion.

Le reste est sur le site : le Don Quichotte en images d’Edmond Morin publié 55 rue de Rivoli, la couverture verte d’éditeur conservée sous l’étui noir, et la réponse du groupe où j’ai demandé à qui appartenaient ces deux lettres.

Le livre ? Don Quichotte en images, par Edmond Morin, publié à Paris chez Arnauld de Vresse, 55 rue de Rivoli. Ca tombe bien, un grand texte. C’est un album oblong, tout en planches, où le chevalier reçoit et distribue des coups de bâton avec une générosité qui ne faiblit jamais — la légende de l’une d’elles annonce sans détour que le héros et son écuyer sont roués de coups par des muletiers yangois, et l’image tient la promesse.

Morin est un illustrateur qu’on croise partout au XIXe et dont on parle peu : L’Illustration, Le Monde illustré, les albums pour la jeunesse, les scènes de plage normandes. Son Don Quichotte est tout en mouvement, dessiné large, sans le sérieux monumental de Doré. C’est un album de rire, pas un monument.

L’exemplaire a été relié plus tard, étui de maroquin noir, chemise noire, filets dorés en encadrement, dos long entièrement orné, pièce de titre de maroquin rouge, dentelle intérieure. La couverture illustrée d’éditeur, verte, a été conservée — ce qui, pour ce genre de publication à bon marché destinée à être détruite par les enfants, est le vrai luxe de l’exemplaire. Et sur le plat, ces deux initiales, dorées au petit fer, dans un caractère sobre.

Quelqu’un a payé pour qu’un album d’images soit habillé comme un livre sérieux, puis a fait mettre son nom dessus. C’est exactement le genre de geste que je comprends. J’ai payé pour la même chose.

Par paresse et manque d’humilité, j’ai posté le livre sur le groupe Facebook « Le coin du bibliophile » en demandant si quelqu’un avait une idée du propriétaire. La réponse a été immédiate et, disons-le, pas tout à fait scientifique.

Matthieu a ouvert le bal sérieusement : Octave Homberg ? Octave Hamelin ? Puis Philippe, administrateur du groupe, a écrit « Ouvrard Hugues….. » suivi d’un emoji qui pleurait de rire, et six personnes ont approuvé, ce qui montre que je suis très mal entouré.

Ensuite, le bibliophile est facétieux (tiens, c’est une idée d’article : « pourquoi les bibliophiles sérieux sont d’un ennui mortel ? »), divers avis se sont exprimés.

Benoît a proposé Octave Huzanne, ce qui ferait de l’exemplaire une pièce majeure pour l’histoire de la bibliophilie du XIXe. Jonathan a suggéré Orsène Houssaye. Arnaud a regretté que ce ne soit pas un ouvrage sur les perruques, ce qui aurait permis de lire le monogramme On Hair. J’ai proposé Ouictor Hugo…

Depuis, je continue tout seul, sans public, ce qui est le premier symptôme.

Il y a Oustave Haubert, dont Hadame Ovary passa en correctionnelle et n’en revint pas tout à fait. Onoré de Halzac, mort d’avoir trop bu de café et trop peu dormi, et qui aurait fait relier l’album avant de l’avoir payé. Omile Hola, auteur de J’Haccuse, qui aurait au moins vérifié la collation. Oscar Hilde, qui n’avait que son génie à déclarer à la douane et un maroquin noir à faire poser dessus. Et le plus vraisemblable de tous, Odmond Horin, l’illustrateur lui-même, qui aurait acheté son propre album pour vérifier qu’on l’avait bien imprimé.

Reste Oiguel de Hervantès, qui aurait racheté son propre livre pour voir ce qu’on en avait fait, et n’aurait pas apprécié.

On peut jouer longtemps. C’est même le principal usage de deux lettres sans nom : elles n’appartiennent à personne, donc elles appartiennent à tout le monde.

Une fois qu’on a fini de rire, il reste Octave Homberg.

Le nom est le seul de la liste qui tienne debout : un collectionneur réel, un homme dont les ventes ont compté, et des initiales qui correspondent. Mais correspondre n’est pas prouver. Un monogramme doré au centre d’un plat, sans ex-libris, sans marque de vente, sans cachet, sans note manuscrite, sans catalogue où retrouver la description de la reliure, ne prouve rigoureusement rien. Des O. H. il y en a eu des milliers, et la plupart n’ont jamais fait relier autre chose que leur missel.

Je n’ai, pour l’instant, aucune trace permettant d’attribuer cet exemplaire à qui que ce soit. Si quelqu’un reconnaît la main du relieur, ou se souvient d’avoir vu passer cet album dans une vente, l’information m’intéresse beaucoup plus que mes propres plaisanteries.

Je ne l’ai pas acheté pour Morin, que j’aime bien sans le chercher. Je ne l’ai pas acheté pour Cervantès, dont j’ai déjà quelques exemplaires qui ne demandent rien à personne. Je l’ai acheté parce qu’un inconnu, il y a plus d’un siècle, a fait poser sur un plat noir les deux lettres qui me parlent.

C’est une raison ridicule. C’est aussi, si l’on est honnête, une des seules raisons pour lesquelles les gens achètent réellement des livres anciens : la coïncidence, la rencontre, le sentiment absurde et tenace que l’objet vous attendait. On habille cela ensuite de considérations sur la rareté, l’état, la provenance. Mais au moment où la main se tend, il n’y a que ça.

Le vrai propriétaire de ces initiales reste inconnu. En attendant qu’on le retrouve, l’exemplaire est chez moi, et les lettres sont dans le bon ordre.

Nous avons fini par aller déjeuner. J’ai payé le livre avant le repas, ce qui est une manière comme une autre d’ordonner ses priorités.

Merci à Nicolas M., qui ignorait qu’il gardait mon nom dans son dos.

GUILDE · HO/O.H.

Cote attribuée par le dépositaire, qui n’a pas résisté. Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

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Miscellanées bibliophiles: nouvelles hypothèses autour du manuscrit de Voynich

Miscellanées bibliophiles: nouvelles hypothèses autour du manuscrit de Voynich

Amis Bibliophiles bonjour,
Le mystérieux manuscrit de Voynich (http://bibliophilie.blogspot.fr/2009/12/le-manuscrit-de-voynich-un-mystere-de.html) fait à nouveau parler de lui avec l’hypothèse avancée par deux chercheurs selon laquelle l’ouvrage pourrait avoir une origine… mexicaine.
Si l’on pensait jusqu’à maintenant que cet manuscrit toujours indéchiffrable était d’origine européenne et pouvait dater des années 1450 à 1520, en se fondant sur les illustrations (et en particulier les robes et les coiffures des personnages, ainsi que deux châteaux apparaissant dans les schémas, qui sont caractéristiques du style européen), datation confirmée par une analyse au carbone 14, ces deux chercheurs ont employé une méthode différente pour l’analyse.

Arthur Tucker et Rexford Talbert se sont en effet penchés sur les plantes représentées dans le manuscrit et ont découvert des similarités significatives entre une plante décrite dans le Voynich et la « plante savon » décrite dans le Codex Cruz-Badianus (surnommé l’Herbier aztèque). En partant de cette découverte, les deux chercheurs ont analysé les quelques 302 plantes décrites dans le Voynich, pour arriver à la conclusion que 37 d’entre elles pourraient potentiellement être originaires d’Amérique Centrale. 
En se penchant sur le texte lui-même, ils formulent l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’une version disparue issue du Nahuatl, macro-langue du centre du Mexique.
Tucker et Talbert récapitulent leurs hypothèses dans un article « A Preliminary Analysis of the Botany, Zoology, and Mineralogy of the Voynich Manuscript », qu’ils concluent en proposant que le manuscrit de Voynich pourrait avoir une origine mexicaine… avant de préciser que beaucoup reste à faire pour livrer une conclusion définitive.
Pour mémoire, (mais je vous invite à relire ceci http://bibliophilie.blogspot.fr/2009/12/le-manuscrit-de-voynich-un-mystere-de.html), le propriétaire officiel le plus ancien de ce manuscrit était un certain Georg Baresch, un alchimiste qui vivait à Prague au xviie siècle, cette propriété serait attestée par des lettres échangées entre Baresch et Kircher.
H

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