Une « lectio magistralis » de Umberto Eco: considérations sur un bibliophile et ses livres.

Amis Bibliophiles bonjour,
Il ne suffit pas d’avoir Le Rime di Dante pour parler italien. Je ne parle donc pas italien, mais voilà je vous propose quand même de découvrir aujourd’hui une traduction, ma traduction, d’une « lectio magistralis » donnée par  l’écrivain Umberto Eco, l’un des grands bibliophiles de notre époque, à la Foire internationale du livre de Turin qui s’est tenue en mai 2011.

J’ai passé beaucoup de temps sur cette traduction, qui me semble correcte, passant même par des étapes intermédiaires en anglais et en allemand via google traduction (à qui croyez moi il reste de grands progrès à faire!). Texte intéressant, comme chaque fois qu’Umberto Eco s’exprime, à rapprocher, même s’il reste à la fois plus court et plus global, de celui de Christian Galantaris dans le n°1 de la Nouvelle Revue des Livres Anciens; et qui reste pour moi la référence. J’ai assisté à deux cours de M. Eco (de sémiotique) lors de mes études et j’ai essayé de conserver son ton si possible, même s’il parle probablement mieux français que moi… 🙂

« Il y a quelques années, à l’ouverture de la Foire du Livre de Turin, il y avait aussi une section de libraires anciens. Je ne sais pas si leur absence aujourd’hui est liée aux faibles ventes réalisées ou au fait que les visiteurs sont plutôt à la recherche de textes contemporains, mais ils ont disparu de la foire.C’est très décevant parce que je me souviens avoir vu des écoles entières s’attarder devant les rayonnages et devant les incunables et regarder avec émerveillement ces objets enchantés, ces chefs-d’œuvre de typographie.
Qu’est-ce que les bibliophiles?
On connaît Gerbert d’Aurillac, le pape Sylvestre II, pape de l’an mille, qui dévoré par son amour des livres échangea le manuscrit de la Pharsale de Lucain contre une sphère armillaire. Gerbert ne savait pas que Lucain avait été incapable de terminer son poème, parce que dans l’intervalle, Neron l’avait invité à se couper les veines.  Le manuscrit était donc incomplet lorsqu’il le reçu… Tout bibliophile qui découvre qu’un livre à peine acheté est incomplet en le collationnant le ramène chez le libraire. Gerbert, lui, pour garder le manuscrit, même incomplet, décida de n’envoyer que la moitié de la sphère armillaire.

Je trouve cette histoire merveilleuse, car elle nous dit tout des bibliophiles. Gerbert ne voulait pas seulement lire le poème de Lucain – et cela nous en dit beaucoup sur l’amour de la culture classique dans ces siècles que nous persistons à croire obscurs… non il voulait le posséder. Il voulait posséder le manuscrit, le toucher, le sentir, chaque jour… Et un bibliophile qui, après avoir touché et senti un ouvrage se rend compte qu’il est incomplet, qu’il lui manque le colophon, a la sensation d’un coït interrompu.
Bien sûr il y a des bibliophiles qui collectent et achètent leurs ouvrages en personne, et même certains qui lisent les livres qu’ils accumulent. Mais même pour un rat de bibliothèque, cela en fait trop….
Le bibliophile, lui, même s’il fait attention au contenu, veut l’objet, et encore plus lorsque celui-ci est est en édition originale. Au point que certains bibliophiles – ce que je comprends si je ne l’approuve pas – ne coupent pas les pages des ouvrages qu’ils ont acquis pour ne pas les violer. Pour eux, couper les pages serait aussi sacrilège pour un collectionneur de montres que d’ouvrir une montre définitivement pour en voir le mécanisme.
Les amoureux de la lecture, les chercheurs ou les étudiants, préfèrent la lecture des ouvrages contemporains car ils affirment souvent que leurs commentaires dans les marges, les signes divers qu’ils y ont laissés leur rappelle leur lecture des années après….
Je possède Une « Philosophie au Moyen Age » de Gilson des années cinquante, qui m’accompagne depuis le jour de ma thèse. Le papier de cette époque était infâme, et aujourd’hui le livre part en morceaux dès que vous le touchez ou que vous essayez de tourner les pages. Si cet ouvrage n’était pour moi qu’un outil de travail, je pourrais me contenter d’acheter une nouvelle édition bon marché. Je pourrais même prendre deux jours pour recopier toutes mes notes, leurs couleurs et leur style qui ont changé au fil des ans et  des relectures. Mais je ne peux me résoudre à perdre cet exemplaire, avec son âge fragile qui me rappelle mes années de formation, et qui fait donc partie de mes souvenirs. (…)
Il y a les bibliophiles et il y a les bibliomanes. Voici un exemple pour vous aider à comprendre la différence. Le livre le plus rare du monde est aussi le « premier », la Bible de Gutenberg. Le dernier exemplaire vendu a été acquis par des acheteurs japonais en 1987 pour huit milliards – au taux de change à l’époque. Une autre édition vaudrait évidemment beaucoup moins.
Chaque collectionneur a un rêve récurrent. Faire la connaissance d’une femme nonagénaire ayant un livre à vendre, n’y connaissant rien.  Se rendre sur place, compter les lignes, voir qu’il y en a 42 et découvrir que c’est une Bible de Gutenberg, lui permettre d’échapper à l’avidité d’un libraire malhonnête qui lui en proposerait quelques milliers d’euros (et ce serait déjà heureux pour elle) en offrant 100 000 dollars pour rendre ses dernières années plus douces et repartir chez soi avec un trésor.
Mais après ? Un bibliomane la garderait secrètement pour lui, obnubilé par les voleurs potentiels et veillerait sur elle comme Arpagon, nuit après nuit, ou comme Picsou prenant un bain dans ses pièces de monnaie.Un bibliophile, lui, souhaiterait que tout le monde puisse voir cette merveille.  Il écrirait au maire de sa ville, lui proposerait de l’accueillir dans le hall principal de la bibliothèque municipale en échange des frais de surveillance et d’assurance et permettrait à chacun de la contempler.  Mais quel serait le plaisir de posséder une telle rareté sans pouvoir se lever à trois heures du matin pour aller la feuilleter ?  C’est le drame : avoir une Bible de Gutenberg serait comme ne pas l’avoir. Mais alors, pourquoi ce rêve utopique ? Et bien les bibliophiles rêvent parfois d’être bibliomanes (…)
Puis il y a le biblioclaste. Il y en a en fait de trois sortes : le biblioclaste fondamentaliste, le biblioclaste par négligence et celui par intérêt. Le fondamentaliste n’est pas l’ennemi des livres en tant qu’objet, il a peur de leur contenu et ne veut pas que d’autres les lisent. Ainsi par exemple le cas de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie (dont on sait aujourd’hui que c’est un mythe) allumé par un calife qui estimait que tous les livres différents du Coran étaient soient inutiles parce que redondants, soit préjudiciables.
Le biblioclaste par négligence est à l’image de tant de bibliothèques italiennes, pauvres et délabrées, qui deviennent souvent des lieux de destruction des livres, car s’il existe bien un moyen de laisser se détériorer ou de détruire les livres, c’est bien en les faisant disparaître dans des recoins inaccessibles.
L’objectif du biblioclaste par intérêt, lui, est de détruire les livres en les vendant par morceaux, lorsque c’est beaucoup plus rentable que de les vendre complets. Pourquoi casser un livre complet? Dans un catalogue sur Internet j’ai trouvé une carte d’une des premières éditions de la Cosmographia de Sebastian Münster (1570) à 1200 $.
La Cosmographia propose quarante-deux pages de vues de villes, 14 cartes en double page, plus quatre bois dans le texte. Sans compter que les prix peuvent varier selon que la carte ou la vue est pliée une ou plusieurs fois… en partant d’une prix de   simple, double, et plié plusieurs fois, et même 1000€ pour chaque carte en double page ou pour chaque vue, nous atteignons le chiffre de 50.000 euros. Alors qu’au même moment, dans des catalogues récents, on peut acheter des Cosmographies complètes pour 30000€ ou même une copie décente pour 20000€.
Donc, si cassez une Cosmographie de 1570 aujourd’hui, vous pouvez faire un bénéfice de 20000€. Bien sûr, il y aura de plus en plus d’exemplaires complets sur le marché, ceux-ci coûteront plus chers et ainsi de suite….
Le bibliophile rassemble des livres pour une bibliothèque. Une bibliothèque n’est pas une somme de livres, c’est un organisme vivant avec une vie propre. Une bibliothèque à domicile n’est pas seulement un endroit où vous rassemblez des livres, mais aussi un lieu qui les lit en notre nom. Laissez-moi vous expliquer. Je pense qu’il est arrivé à tous ceux qui ont à la maison un nombre relativement élevé des livres de vivre avec le remords de ne pas avoir lu certains d’entre eux…C’est encore plus  vrai avec une bibliothèque de livres rares, parfois écrits en latin ou même dans des langues inconnues, et un bel objet comme un livre ancien, même avec de jolies images, peut aussi être fort ennuyeux.
Mais chaque il arrive souvent qu’un jour nous prenions en main l’un de ces livres négligés, que nous commencions à le feuilleter pour réaliser que nous savions déjà tout ce qu’il disait. Ce singulier phénomène, dont beaucoup peuvent témoigner, n’a que trois explications possibles. La première est qu’en le manipulant, années après années, en le déplaçant pour le ranger ou pour en prendre un autre, ou en l’essuyant, il vous a transmis une partie du savoir qu’il renferme à travers ce simple contact de vos doigts. Nous l’avons lu tacitement, comme s’il était en braille.
Je ne crois pas aux phénomènes paranormaux, mais dans ce cas, le phénomène est normal, l’expérience quotidienne le prouve.
La seconde explication est qu’il est vrai que nous n’avons pas lu ce livre: mais à chaque à chaque fois que nous avons déménagé, il était là, il regardait ici, il s’ouvrait au hasard, sur une image, et imprégnait notre environnement.
La troisième explication est qu’au fil des années nous avons lu des livres qui parlaient de lui, ou du même sujet, de sorte que nous le connaissons sans l’avoir lu. Nous savons si c’est un ouvrage célèbre, de référence,  ou s’il est au contraire un livre de moindre importance dont on trouve également le contenu ailleurs.
En fait, je pense toutes ces explications sont justes. Elles se produisent simultanément et miraculeusement tout concourt à faire de nous faire connaître des livres que nous n’avons, juridiquement parlant, jamais lus.Bien sûr, le bibliophile, qui rassemble aussi des ouvrages contemporains est souvent à des dangers lorsqu’un imbécile vient à la maison, découvre ces rayonnages et prononce immanquablement : «Tant de livres ! Vous les avez tous lu ? ».
L’expérience quotidienne nous démontre que cette question est même posée par des gens au QI plus que satisfaisant. Face à cet outrage il y a à mon avis trois réponses standard :
La première est de surprendre le visiteur : «Je ne les ai pas lus du tout, sinon pourquoi les garder ici? ». Elle a cependant de désavantage de gratifier l’intrus en exaltant son complexe de supériorité et je ne vois pas pourquoi nous devrions lui faire cette faveur.
La deuxième réponse, à l’inverse, plonge l’intrus dans un état d’infériorité…: «Plus, monsieur, beaucoup plus! »
La troisième réponse est une variante de la deuxième et je l’utilise quand je veux plonger le visiteur dans le doute et l’effroi : « Non » dis-je « ceux que j’ai déjà lus, je les garde à l’Université, ceux-ci sont que je compte lire la semaine prochaine. » Comme ma bibliothèque a aujourd’hui 50 000 volumes mon invité s’esquive en général assez rapidement, prétextant des obligations.
La bibliothèque n’est pas seulement le lieu de votre mémoire, où vous gardez ce que vous lisez, mais aussi la place de la mémoire universelle, où si le besoin s’en fait sentir un jour, vous pouvez trouver ce que les autres ont lu avant vous. C’est un lieu aux limites confuses et vertigineuses, un cocktail de mémoires savantes. On pourrait ainsi résumer le contenu d’une bibliothèque virtuelle : « Messieurs les anglis, je me suis couché de bonne heure . Tu quoque, alea! Licht, mehr Licht ber alles. Ici c’est l’Italie où si vous tuez un homme mort… vous êtes arrêté. Frères d’Italie, encore un effort….Ce sont les cadets de Gascogne,… Trois hiboux sur la commode « .
Umberto Eco, traduction libre mais fidèle. Il n’est pas simple de traduire une idole 🙂
H

(http://www.repubblica.it/2007/05/sezioni/spettacoli_e_culbibliofili)

La lettre du bibliophile

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Où il est traité de quelques ennemis très cruels des bibliothèques et des bibliothécaires, la tierce épître – fort récréative – de Jean Marchand

Où il est traité de quelques ennemis très cruels des bibliothèques et des bibliothécaires, la tierce épître – fort récréative – de Jean Marchand

Amis bibliophiles bonjour,

SENSUIT LA TIERCE EPITRE FORT RECRÉATIVEassaisonnée à l’huyle et auvinaigre / où  il est traitéDE QUELQUES ENNEMIS
TRES CRUELS DES
bibliothèques et desBIBLIOTHÉCAIRES

De quelques ennemis très cruels

des bibliothèques et des bibliothécaires
Mon Ami, tu possèdes en ton « estude », comme disaient nos anciens, de beaux et nombreux livres et tu pourrais t’en contenter. Je ne sais pas si tu hantes les bibliothèques publiques ; j’ignore si quelque jour il ne te passera même point par la tête de solliciter des puissants une place de bibliothécaire, et, comme tu es en crédit, tu l’obtiendras. Mais tu dois connaître désormais à quels périls tu t’exposes. Les livres ont, en effet, des ennemis, qui sont les ennemis des bibliothèques ou collections de livres, et dont certains sont de plus en hosti­lité déclarée avec les gardes des dites collections ou bibliothécaires. Je veux donc t’entretenir aujourd’hui de plusieurs de ces cruels ennemis. Les uns appartiennent à la nature brute et les autres au règne animal.
On doit d’abord se méfier de deux éléments, que les philosophes nomment le chaud et l’humide. Car le chaud produit le sec et le sec offense le: cuir ; la reliure desséchée perd sa souplesse, se recroqueville si elle est en parchemin, se roidit et se brise si elle est en veau : viens-tu à prendre le livre demeuré longtemps soumis aux ardeurs du chaud, le corps t’en demeurera, possible, dans la main, tandis que le dos se détachera, décollé, et que les plats, charnières rompues, tomberont l’un à dextre, l’autre à sénestre. Le chaud est engendré par le Soleil, c’est pourquoi, si les bons principes commandent d’orienter les bibliothèques vers le midi, on doit par d’ingénieuses précautions empêcher les rayons de Phébus d’atteindre et de rôtir les livres. Le chaud est aussi engendré par des moyens qui ne sont pas naturels, mais qui n’en valent guère mieux, comme ce funeste genre d’hypocauste appelé chauffage central. Je te recommande plutôt, mon Ami, un feu de bois modéré, pour dissiper la vapeur de l’air. Il semble d’ailleurs que les esprits, comburés du bois soient assez subtils pour pénétrer la peau des reliures sans l’endommager. Je les crois en tous cas bien moins maléfiques que les autres.

Autant et plus encore que du sec, méfie-toi, mon Ami, de Son contraire l’humide. L’humide est une émanation de la Terre, prétendent les philosophes. L’humide est bien plus sournois et malicieux que le sec. Il imprègne toute la reliure ; les cartons se gonflent et se déforment ; stimulée par l’humide, la peau donne naissance à toute une génération de petits végétaux qui forment sur le veau brun ou le maroquin rouge des taches d’un gris verdâtre ; peut-être même produit-elle spontanément mille microscopiques cirons. Le papier du livre se parsème de taches musses, se désagrège, s’effrite sous les doigts. Ainsi le livre n’est-il plus bientôt qu’une sorte de cadavre, par l’effet de l’humide. En outre, l’humide s’insinue traîtreusement dans les articulations du bibliothécaire et y fait venir les rhumatismes.
Mais quittons le Soleil et la Terre et passons de ces grands corps à des êtres qui attaquent les livres de propos délibéré. On se nourrit comme on peut, mon Ami, et certains petits animaux comme les vers, dont tu seras toi-même, ne t’en déplaise, la fatale victime, goûtent fort, le papier, le carton, la peau et même la ficelle de nos vieux livres. Comme ils n’ont point de lettres, ils ne distinguent pas Virgile de Quinault et le dernier des bouquins vaut pour eux le plus précieux Grolier ; l’incunable a même saveur que le romantique ; ils digèrent les théologiens mystiques et les pesants juristes ; que Proust leur soit léger ! Ces maudites bestioles creusent donc leurs mines tantôt droit tantôt de biais, sans plan médité, à travers la Science, la Philosophie, l’Histoire ou la Poésie, dont elles absorbent les miettes ; elles en retirent, certes, un avantage physique ; un profit moral, je l’ignore.
Elles se nourrissent aussi des hardes du bibliothécaire.
Certains petits quadrupèdes ne sont pas de moindres dévorateurs de la littérature : je veux parler des souris et des rats. Comme leur taille leur défend de percer des galeries dans le corps des volumes, ces rongeurs ne grignotent guère que les couvertures et les bords ; si les marges sont vastes, ils portent difficilement la dent jusqu’au texte : ne crois donc pas qu’ils s’abstiennent d’y toucher par respect — ou par mépris — de l’érudition.
—Comment, me diras-tu, écarter ces redoutables dangers qui menacent nos livres ?—Mon Ami, combats les éléments naturels par leurs con­traires, le chaud par le frais, l’humide par le sec ; entretiens les peaux des reliures avec soin, garde-les souples, sans toutefois les traiter comme de simples bottines ; conserve tes livres en un lieu bien aéré, permets-leur de respirer, feuillète-les et consulte-les souvent ; parcours tes galeries de jour et de nuit pour chasser les rats, et tends des pièges. Je ne te recommande pas les chats ; ils iraient polir leurs ongles sur les dos des reliures, et commettraient encore d’autres méfaits. Surtout, ne l’oublie pas, un livre qu’on ne lit ou qu’on n’ouvre jamais est indigne de sa place sur un rayon : il mérite bien d’être mangé.
Quant au bibliothécaire lui-même, si le temps est à la fraîcheur, qu’il chausse des pantoufles et garde le coin de son feu. Et qu’il bourre ses vieux habits de naphtaline.
Mon Ami, je ne prétends pas t’entretenir de tous les ennemis des bibliothèques : ils sont trop, et je m’en tiens aux principaux. Du reste, ceux dont je t’ai parlé ne sont pas bien gênants pour le bibliothécaire.
Nous nous sommes arrêtés aux rats et aux souris. Elevons ­nous donc maintenant, j’en ai hâte, dans l’échelle des espèces zoologiques en même temps que dans les degrés du mal. Voici non seulement le plus terrible destructeur des livres, mais l’adversaire résolu du bibliothécaire leur champion, et pour ainsi dire son fléau, cet ennemi auquel les naturels du Nou­veau Monde donneraient le numéro un, monstrum horren­dum, — le LECTEUR enfin, puisqu’il faut l’appeler par son nom. Il est plus cruel que les petits insectes et les rongeurs, quoiqu’il ne dévore pas les livres à leur façon, plus formidable aussi pour le bibliothécaire auquel il ne redoute pas de s’adresser et qu’il harcèle et persécute sans cesse, et lâchement puisque le vigilant gardien du temple ne peut l’écraser de l’ongle ni du talon.
Abrite-moi, ô Pallas, de ton impénétrable égide, afin que je parle sans crainte du Lecteur!
Le lecteur se manifeste sous des aspects divers. Il est changeant comme Protée. On en voit de grands, de gros, de lourds, de petits, de fluets, de translucides. Leur âge est tendre ou avancé. Il y’en a de tout poil : de fauves, de noirs, de gris, et même de roses et brillants du crâne, faute de cheveux. Certains ont de la barbe. Les uns ont la démarche vive et pressée, d’autres pesante et incertaine. Ils portent généralement une écritoire et des besicles. L’odeur de l’espèce, prise collectivement, n’est pas suave. Beaucoup viennent de bonne heure se livrer à leur industrie favorite, qui est de lire ; quel­ques-uns arrivent tard. Presque tous ne s’en vont qu’à la dernière minute, chassés par le janitor. Ils se montrent pour la plupart d’un maintien civil, humble, modeste (ne t’y fie pas) et doucement obstinés ; on en rencontre aussi d’arrogants et de hargneux.
Dans  l’espèce du Lecteur, j’inclus la Lectrice. Elle est de plumage varié — la description en serait oiseuse — et généralement de peu de grâce : autrement qu’irait-elle faire dans la galère?
Moins excusable que des êtres sans jugement ou poussés par la faim, le lecteur pourrait parfaitement s’abstenir de toucher aux livres ; il ne les massacre, malgré son air doux, que par vice, et seule la joie de détruire l’anime. Accompagnons-le un instant, veux-tu, mon Ami, et comme Fabre l’entomologiste, observons quelques particularités de ses mœurs. Prend-il un livre sur le rayon, surtout si ce livre est un peu lourd, au lieu de le dégager en poussant légèrement les deux voisins, le Lecteur harponne la coiffe de ses doigts crochus et tire violemment à lui le malheureux volume. Pour solide que soit la coiffe, après quelques assauts de ce genre elle finit par céder, s’arrache et pend lamentablement, renversée, la tranchefile décousue. J’ajoute que le volume, n’étant point soulevé, traîne sur la tablette, qui joue le rôle de lime ; plus il est lourd, plus le frottement est rude ; les coupes inférieures s’usent et les coins, sur lesquels porte finalement toute la charge, s’écrasent ; la peau, amincie et déchirée, laisse paraître le carton.
Emportant son butin comme après le sac d’une ville prise, le Lecteur jette le livre sur sa table : les échos de ce choc résonnent tristement dans le cœur du bibliophile. Les plats se polissent à l’excès et, si la table porte la moindre aspérité, se rayent ;- parfois la peau s’érafle. Peu importe au Lecteur. Il amoncelle près de lui plusieurs ouvrages en instable édifice. D’un coup de coude malheureux, il pousse le château qui s’effondre : à terre la Science ! Selon les hasards de la chute, hélas, hélas, le dos, hélais, hélas, les coins… et bienheureux les nerfs s’ils ne se rompent ! Enfin le Lecteur ouvre son livre, bien entendu sans avoir soufflé la poudres de la tranche supérieure ; il force la couture et le dos pour maintenir sa victime le ventre ouvert et la renverse enfin, béante sur la table, s’il quitte sa place un instant, au lieu de marquer d’un signet la page commencée. — Il lit, tache les pages de ses mains grasses ou salies de poussière et les infecte -d’un souffle empesté. Tourne-t-il les feuillets, ô horreur, il mouille son index, si ce n’est son pouce, il froisse ou plie les coins ; il souligne des passages, crayonne dans les marges ou laisse choir de sa plume de larges taches d’encre. A-t-il fini de lire, il jette une fois de plus son livre sur la table de service, ou le replace sur la tablette en le limant encore de son mieux, ou parfois… le glisse dans sa poche. Bien sûr, tout Lecteur n’est pas un Libri, mais on veut achever un travail commencé sans attendre le lendemain, reprendre son roman, le soir au coin du feu, ou jouer un bon tour au gardien ! Et les livres qui ont quitté de la sorte leur domicile légal n’y reviennent pas toujours, victimes de la négligence ou de l’oubli, tout aussi dangereux que la mauvaise intention formelle.
Ai-je besoin d’insister, mon Ami, pour te montrer que le Lecteur appartient à l’espèce la plus redoutable des ennemis des livres. Ce qui rend son crime noir et en quelque sorte inexpiable, c’est que nulle raison, je ne dis pas ne l’excuse, mais ne l’explique. En effet, le Lecteur en bonne santé et que n’afflige pas la manie, n’a aucun besoin de lire, pénètre-toi bien de cet axiome ; il peut, il doit vivre sans lire. Je voterais volontiers pour le projet de loi de  Sylvain Maréchal, très sage législateur,    « portant défense d’apprendre à lire aux femmes », et peut-être l’étendrais-je jusqu’aux hommes. Ajoute que la lecture, exercice fort malsain, fatigue la vue et oblige à chausser des lunettes. De plus, si le Lecteur ne lisait pas, au lieu de fréquenter les bibliothèques, il installerait la république des Lettres dans le temple de sa mémoire : ainsi faisaient nos ancêtres avant l’invention des livres et même de l’écriture. Ce serait un bon moyen de développer une faculté utile. D’ailleurs, le Lecteur ne pouvant se meubler ou plutôt s’encombrer la cervelle à l’infini, devrait faire un choix — pour le plus grand profit de son jugement — dans l’abondance des écrits des hommes, dont les neuf cent quatre-vingt dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf millionièmes à tout le moins, sont indignes du jour, à commencer, je te l’accorde, par celui-ci. Autre avantage, l’ex-Lecteur, ne lisant plus, serait sans doute, pour le soulagement de ses semblables, dégoûté d’écrire. Qu’est-ce qu’un livre, en effet ? un remède, un moyen commode d’épanchement pour ces malades nommés Auteurs, affligés d’un excès d’humeurs cérébrales ; mais on les guérirait autrement, par des exercices de gymnastique appropriés à leurs cas respectifs. Ainsi se réduirait, comme il est souhaitable, la matière littéraire, un livre n’étant généralement pas plus destiné à être écrit que lu.Je tiens en effet, mon Ami, presque tous les livres pour mauvais et néfastes encore plus qu’inutiles. Si donc les faibles d’esprit sont bienheureux, comme l’enseigne l’Ecriture, si la République n’a pas besoin de savants, — fortes paroles à graver en lettres d’or sur nos édifices, — si la science, ainsi que le veut Faust, doit être maudite, les livres qui servent à cultiver l’esprit sont superflus. Oui, mon Ami, je vénère le calife Omar, j’aimerais à saluer sa statue devant les portiques de nos grandes bibliothèques (ces têtes d’hydrocéphales), et je loue son zèle, — encore qu’excessif, il faut bien le reconnaître, et que je ne te recommande pas d’imiter indiscrètement.
Donc, si on ne lisait plus, comme cela se passerait dans ma république, il n’y aurait plus de lecteurs, et ce serait pour le plus grand bien -des bibliothèques et des bibliothécaires. Les livres, jalousement conservés, demeureraient à l’abri des infidèles et surtout des fidèles. Les bibliothécaires vivraient dans la paix, le silence et le recueillement. Je ne. verrais même pas d’inconvénient à ce qu’il n’y eût plus de livres du tout, si par exemple un feu vengeur, humain ou céleste, les réduisait en poudre. Mais il demeurerait dans les siècles des siècles des bibliothécaires pour veiller pieusement sur leurs cendres.
Ces heureux temps, hélas, ne sont point encore advenus et il y a toujours des livres et des Lecteurs, pour le tourment des bibliothécaires immortels.
Je t’ai montré, mon Ami, que les Lecteurs étaient les ennemis des livres, ennemis d’autant plus vicieux qu’ils n’ont que faire de les lire. Ce n’est pas tout, cette race est sans pitié : le Lecteur, ce que ne font pas les petits animaux, s’attaque aussi cruellement, malgré son air doux, au bibliothécaire. Il le vexe et persécute de mille manières, soit qu’il l’assomme de questions insensées, car le Lecteur sait rarement au juste ce qu’il veut, soit qu’il inscrive sur ses bulletins des cotes fantaisistes, soit qu’il réclame l’acquisition de livres nouveaux ou imaginaires, soit qu’il emprunte des volumes, soit qu’il les rapporte, soit qu’il ne les rapporte pas, soit qu’il en demande plus qu’il ne convient, soit qu’il les salisse ou qu’il en déchire les pages, soit qu’il marche à grand bruit, réclame à haute voix, éternue dans des lieux voués au silence. Du reste, le Lecteur se conformerait-il à toutes les règles, il offenserait encore l’œil du bibliothécaire en retirant un livre des rayons sous cet insolent prétexte de vouloir le lire. Le bibliothécaire, comme la Nature, abhorre le vide, et quel vide est plus affreux pour lui que ce trou noir où fut un livre, sur un rayon. J’irai plus loin – la simple demande -d’un ouvrage n’est-elle pas une sorte d’atteinte au droit de propriété du bibliothécaire, car la bibliothèque est son domaine fieffé, non celui du Lecteur ? Les raffinés pourraient même dire que la seule vue d’un Lecteur doit émouvoir de terreur et -de sainte indignation l’âme du bibliothécaire, et l’engager dans des voies contraires à sa naturelle et nécessaire quiétude.
Ainsi, que le bibliothécaire défende intrépidement, inlassablement son royaume contre la manie et même contre la présence des Lecteurs. Un Lecteur paraitr-il à l’entrée de la bibliothèque, que le bibliothécaire n’hésite pas à descendre du noble fauteuil où il siège en majesté, qu’il accoure au devant de l’intrus, qu’il le persuade d’abord par d’honnêtes paroles qu’il s’est trompé de porte, et qu’il le pousse poliment dehors. Si le Lecteur insiste, que le bibliothécaire le foudroie du regard. Si le lecteur demande à lire, symptôme d’un grave désordre mental, que le bibliothécaire l’expédie aux Petites Maisons. Si le Lecteur veut emprunter un volume, que le bibliothécaire crie : « A la garde ! » et qu’on embastille le drôle. Puis, que le bibliothécaire, épuisé par ces émotions, regagne son trône et rentre dans son repos, son silence et sa sérénité.
Il faut avouer, l’amour de la vérité m’y pousse, que parfois le bibliothécaire, obéissant à une funeste inspiration, introduit l’ennemi dans la place. Il vante à tout venant les commodités , les richesses et les singularité de son dépôt, il s’enhardit môme jusqu’à exposer en vitrines les pièces rares et précieuses. Homme aveugle, homme imprudent, n’est-ce pas un sûr moyen d’attirer les Lecteurs, plus à craindre que les rats ? Puisse un boeuf demeurer toujours sur ta langue !
Tant que leur démon poussera les Lecteurs à vouloir lire les livres des bibliothèques, et tant que les bibliothécaires devront subir cette injurieuse prétention, je te supplie, mon Ami, pour l’amour de Dieu, de ne mettre les pieds dans une bibliothèque ni comme lecteur ni comme bibliothécaire : tu me placerais dans la dure alternative de te charger de malédictions ou de pleurer sur ton sort.
Ton invariable serviteur,SENNAHOI TORRACEM,Garde honoraire de la bibliothèque d’Alexandrie.
Tiré sur les presses de l’Imprimerie Taffard 6, rue Métivier, Bordeaux Juin 1940

35 Commentaires

  1. J'ai croisé cet après-midi la nonagénaire en question qui avait pris rendez-vous avec un expert près la BNF et attendait sa venue en me regardant feuilleter quelques curiosités bibliophiliques. J'ai failli lui demander : Vous avez quoi dans votre sac, Madame, une Bible à 42 lignes ?

    @Manuela Votre français est délicieux !
    T

  2. Hantise et rêve des libraires : Faire la connaissance d’une femme nonagénaire ayant un [très beau et très rare] livre à vendre, n’y connaissant rien.

    Rien que d'y penser, je culpabilise ;-))

    Et vous, vous feriez quoi ? Le bibliophile achèterait-il plus cher que le libraire ?

  3. Félicitations pour la traduction! Je pense que Umberto Eco c'est un des bibliophiles le plus importante (en italie) et je pense que c'est dommage que la foire du livre de Turin il y a plus une section consacrée au livre ancien. Malheureusement, en particulier en Italie n'a pas une éducation qui permet de jeter la semence, que vous connaissez bien, qui est la recherche continue pour le livre rare, le feu d'etre un bibliophile
    (J'espère que vous voudrez bien excuser mes erreurs en français)
    Manuela

  4. A rapprocher de la conférence prononcée par Ecco le 10 mars 1981 pour l'installation de la bibliothèque de Milan dans le Palais Sormani, publiée par l'Echoppe en 1986: 40 arches et 1160 vergé avec un frontispice de Vieira da Silva.
    frs

  5. Curieux, je la trouve bien cette lecture d'Eco, mais sans plus. Votre enthousiasme ne serait-il pas provoqué par la personnalité de l'auteur plus que par le fond ?

    Petite astuce pour que Hugues se mette à l'abri des ennuis :

    http://www.wylio.com/ et taper Umberto Eco. Choisir la photo et l'appli wylio, qui ne pioche que dans le CC prépare la photo avec les mentions légales.

    Fini la menace des menottes !

  6. Merci beaucoup, Hugues, et bravo, vraiment.

    Je vais faire la mouche du coche:
    Ne faut-il pas lire: "Bien sûr, il y aura de MOINS en MOINS d'exemplaires complets…" (passage sur la Cosmographia).

  7. Très sympa ce texte. Je m'y suis reconnu ! Pour moi, les livres anciens sont plus des antiquités que des livres. Ils ne sont pas faits pour être lus en entier, mais consultés, touchés, feuilletés. Pour la "vraie" lecture, il vaut mieux acheter le même livre neuf (ou un livre sur un thème identique, neuf) que l'on peut "torturer" tranquillement, lire sur la plage (ou dans les WC!!) mettre des annotations en marge etc…

  8. La source est un blog italien auquel j'ai demandé l'autorisation. Il m'a confirmé que c'était une lecture publique.

    Pour ce qui est de la photo, je ne prends pas les mauvaises habitudes des bibliothécaires, je ne cite que rarement les sources, n'ayant évidemment pas le moyen de la financer 🙂

    Hugues
    P.S.: Léo, si vous avez des photos de Eco libres de droit, ou si vous voulez être le mécène du blog, n'hésitez pas. De même si Umberto vient se plaindre chez vous, dans ce cas envoyez le moi, ça sera très sympa.

  9. J'y étais en effet! 🙂

    Et une autre fois mon école lui a ouvert ses portes dans le cadre d'un cours aux élèves de 3ème année. J'en ai un souvenir bizarre: d'une part je ne savais pas qu'il était bibliophile à l'époque (mais l'étais-je, moi?), d'autre part j'ai eu l'occasion de lui parler et de me ridiculiser ainsi que d'autres élèves en répondant à une de ses questions à l'assemblée. Cela portait sur la fourchette, dont je sais depuis qu'elle ne sert pas à manger 🙂

    Hugues

  10. J'y étais en effet! 🙂

    Et une autre fois mon école lui a ouvert ses portes dans le cadre d'un cours aux élèves de 3ème année. J'en ai un souvenir bizarre: d'une part je ne savais pas qu'il était bibliophile à l'époque (mais l'étais-je, moi?), d'autre part j'ai eu l'occasion de lui parler et de me ridiculiser ainsi que d'autres élèves en répondant à une de ses questions à l'assemblée. Cela portait sur la fourchette, dont je sais depuis qu'elle ne sert pas à manger 🙂

    Hugues

  11. Bon petit texte d'Eco, merci de l'avoir traduit pour nous.

    Cependant, pour les pages de la Cosmographia, on sait bien que ce marché des gravures était éphémère, très orienté vers les Etats-Unis et qu'aujourd'hui les bois mutilés de Munster n'intéressent plus grand monde sauf à quelques euros. Donc Eco n'a pas tout à fait raison.

    Quant au phénomène des livres que l'on connait bien sans jamais les avoir lu, c'est très juste et Pierre Bayard l'a magnifiquement expliqué dans ce livre : http://leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2514

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