Portrait de Jeanne Lauricella, restaurateur de livres à Paris: un engagement total au service du livre.

Amis Bibliophiles bonjour,
 
Après quelques portraits de libraires et de bibliophiles, je vous propose de découvrir aujourd’hui celui d’une restauratrice de livres, Jeanne.
 
J’ai déjà confié des livres à Jeanne, le résultat est parfait, et j’ai pensé que vous faire découvrir ce métier bien particulier était intéressant.
Bonjour Jeanne, pourriez-vous nous présenter votre activité et votre atelier?
Artisan indépendant, j’exerce le métier de restaurateur de livres anciens à mon domicile, dans le 12e arrondissement de Paris.
 
Le coeur de mon activité est la restauration de reliures anciennes, couvrant la période du XIVe siècle à la fin du XIXe siècle.
 
Pour décrire mon activité je citerais volontiers Dominique Courvoisier qui a bien voulu rédiger le texte d’introduction de mon site internet.
 
« Restaurer c’est protéger, consolider, rénover, redonner à la reliure son esthétique originelle, tout en respectant au mieux son authenticité, c’est à dire en cherchant à restituer son meilleur aspect, celui qu’il devrait présenter aujourd’hui, malgré tout transformé par son parcours dans sa propre histoire.
La restauration des livres est une science neuve, au contraire de celle des autres objets d’art, meubles, tableaux etc…
Elle date du milieu du XIXème siècle, lorsque se développe, avec Mérimée et Viollet-le- Duc, la notion de conservation du patrimoine artistique. Avant cette époque, on ne restaure pas une reliure, on la remplace. A nos yeux et pour notre sensibilité, beaucoup trop radicale à sa naissance, la restauration des livres doit aujourd’hui se pratiquer avec respect et
discrétion. Elle est le mieux dans le moins. Nulle restauration ne saurait être irréfléchie ou hasardeuse et encore moins irréversible. C’est pourquoi une longue pratique de ces nouvelles exigences communes aux institutions les plus en point, aux libraires et amateurs les plus éclairés est primordiale.
« 
 
Depuis combien de temps exercez-vous?
Vingt ans cette année.
 
Quelle est votre formation, et quelles ont été vos expériences avant
l’ouverture de votre atelier?

Après un séjour à New York, je m’inscris à l’université d’histoire de l’art à Lyon 2, suivant en parallèle des cours de reliure. J’arrive à Paris et m’inscris à l’Union Centrale de Arts Décoratifs, puis à l’école Estienne. Ma sensibilité allant vers les objets anciens, je découvre avec joie qu’il existe aux Arts Appliqués du Vésinet une formation à la restauration des livres anciens. J’y étudie trois passionnantes années, puis je fais mes armes pendant deux ans chez un relieur-restaurateur parisien.

Mon désir d’indépendance me pousse finalement à ouvrir mon atelier en 1997. Sous le parrainage bienveillant de Dominique Courvoisier de la Librairie Giraud Badin, je développe ma clientèle auprès des plus grands libraires.
Ces références m’ont permis d’acquérir une réputation auprès des bibliophiles éclairés. J’ai ensuite pu obtenir des commandes des grandes institutions telles que la réserve des livres rares de la BnF , la Bibliothèque de l’institut de France, les bibliothèques des ministères, le musée des Arts décoratifs…

Restaurer un livre ancien, le « guérir », est une démarche particulière, quelle est votre relation au livre, et en particulier aux livres dont vous prenez soin?

Oui c’est une démarche particulière que je n’identifie pas toujours très bien l’origine si ce n’est en la rattachant à un moment de mon enfance.

Mes parents avaient acheté à un couple d’instituteur et chimiste une maison des années 1930, encombrée de meubles et d’objets en tous genres. Il y avait un grenier,  Ce lieu m’était interdit au prétexte qu’il était trop poussiéreux, mais j’en avais fait en cachette, un sanctuaire exploré par moi seule où j’allais passer le plus clair de mon temps au milieu des piles de livres plus hautes que moi, des cartes postales, des coupures de presses amassées, des flacons remplis de solutions mystérieuses, des plaques de verre et autres accessoires énigmatiques…

Un jour, mes parents ayant décidé de « faire le vide », jetèrent au feu la plus grande partie de ce qui était devenu mon univers secret. Cela s’était passé pendant que j’étais à l’école. Quelle ne fut pas ma tristesse, à mon retour, de découvrir le tas de cendres se consumant au fond du jardin. Tous mes trésors ou presque étaient partis en fumée!

C’est peut-être à partir de cet épisode de mon enfance, et de manière inconsciente, que m’est venu le goût de la restauration des livres et cet attachement à leur restituer un corps et une santé. Le rapport aux livres que je restaure est très physique, dans le sens où je tente de leur rendre leur intégrité, leur corps, nettoyé, articulé, greffé, au cuir nourri, assoupli et aux dorures réveillées… Pour moi ce métier demande un engagement total, beaucoup de patience, mais aussi de l’inventivité, un sens certain de la couleur. Il exige la précision des gestes et n’autorise aucun repentir.

 On me demande de faire souvent l’impossible: une restauration invisible! Aussi je fais de mon mieux, c’est à dire que je m’efforce d’effectuer une restauration aussi discrète que possible.


 

Les livres que l’on me confie ont traversé pour certains plusieurs siècles et ont changé de mains bien des fois, franchissant ainsi les générations. Ils ont « habité » des maisons, été montrés dans des salles des ventes et ont séjourné sur les devantures de librairies…C’est vraiment fantastique.
 
 
Mon travail est de leur permettre de continuer ce parcours qui me dépasse, nous dépassera tous…Cela rend modeste. 
 
Et puis, il y a les livres que je lis, mon rapport à l’écrit, au texte…Mais pour lire, je préfère largement un exemplaire broché, sans grand destin autre que celui de me faire penser, voyager, de m’émouvoir et m’enrichir. Ouvrir et lire une édition ancienne, ça m’est difficile et, au fond, c’est déjà pour moi, un peu risquer de fatiguer l’ouvrage.
Je ne peux m’y résoudre!

Quelle est la partie de votre métier qui vous plaît le plus?

Quand je fais connaissance avec le client (qui consent à monter mes cinq étages), et que je découvre l’ouvrage auquel il tient. Après lui avoir donné mon diagnostic je lui fais part de ce que je peux faire ou ne pas faire.
 
Puis, après son départ, s’il a consenti à me le confier, j’effectue une inspection minutieuse de l’ouvrage, je le dépoussière, le gomme, le savonne et le nourris, et tout en lui prodiguant ces « premiers soins », j’imagine son état futur une fois restauré.

En attendant, je le laisse somnoler, s’imprégner de l’ambiance de l’atelier…Je suis toujours relié à lui de façon silencieuse…

Jusqu’au moment où je vais m’occuper de son cas; à partir de ce moment là le processus peut être rapide. Par ailleurs, j’essaie de respecter mes délais de trois à quatre mois…

Etes vous bibliophile?
Bien évidemment, on ne peut pas faire ce métier sans aimer « physiquement » les livres. Je suis bibliophile mais pas bibliomane. Même après toutes ces années vécues au contact des livres, je demeure incapable d’en évaluer la valeur marchande, la rareté, ou la préciosité. Je ne suis pas collectionneuse.
Mon rapport aux objets serait plutôt axé sur la trouvaille, la collecte…Jevpeux m’émerveiller sur une céramique, des ossements ou des minéraux ramassés. Je me reconnaîtrais davantage dans l’univers insolite du cabinet de curiosités que dans celui des collectionneurs.

Auriez-vous des souvenirs particuliers à partager avec les lecteurs du blog, concernant des ouvrages ou des bibliophiles ? Des anecdotes ?

Deux anecdotes, peut-être :
 
L’une qui remonte à mes débuts: le jour de mes 30 ans je rendais à Dominique Courvoisier un travail dont je n’étais pas mécontente, c’était donc un grand jour. Pierre Bérès était là, et je passais donc un double examen que je réussis avec brio puisqu’il me fixa un rendez vous le surlendemain à sa librairie avenue de Friedland. Son bureau était orné de splendides maroquins rouge d’une fraicheur incroyable, comme reliés de la veille; un puissant rostre de narval organe sensoriel bien connu trônait au beau milieu de la pièce. Peut-être pour me tester, ou pour m’impressionner, tenant une superbe édition du XVIème siècle et m’en présentant la page de titre, il me dit: « Alors…Qu’en pensez-vous?« …Je restais interdite…ne sachant quoi dire. »Mademoiselle, voyez ! cette page est un gillotage !.. »
A l’époque j’ignorais jusqu’au sens de ce mot… Mais depuis, j’ai appris à aiguiser mon regard…Et j’en ai croisé d’autres… On m’a même demandé plusieurs fois si je pouvais en faire….

Et l’autre est plus récente : Je travaille actuellement sur les manuscrits de Joseph Joubert, vingt mille notes qui couvrent 50 ans de sa vie. La famille m’a récemment invitée dans la demeure de leur illustre aïeul ; j’ai pu y visiter sa bibliothèque d’étude aux ouvrages tous annotés. Chateaubriand son grand ami, lui rendait régulièrement visite; il avait son lit dans sa chambre particulière, ornée de tapisseries d’époque, du portrait de son aimée, et le miroir même qui avait réfléchi en son temps le visage du grand homme. Tout avait été conservé en l’état.

Troublant ! Ce sont des instants rares et précieux, des rencontres et des découvertes parfois surprenantes ou émouvantes qui enrichissent et stimulent une vie professionnelle essentiellement solitaire…
Jeanne
Lauricella – 17 février 2017

http://www.jeannelauricella.com 

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Le marché noir du livre ancien (1939–1950) : réseaux, hommes, circuits

Le marché noir du livre ancien (1939–1950) : réseaux, hommes, circuits

Dans les archives F17, une note sèche signale que trois caisses manquent à Nevers, une autre des pertes non expliquées aux triages de Dijon. Versailles avait expédié ses fonds à Autun, Strasbourg les siens à Aubusson. Entre 1946 et 1949, les catalogues suisses regorgent de volumes sans provenance.

Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers, spécialiste du classement bibliophilique dans les ordres réguliers

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est des sujets que l’historiographie aborde du bout des doigts, comme si la seule évocation risquait de réveiller d’anciennes ombres. Le marché noir du livre ancien durant et après la Seconde Guerre mondiale appartient à cette catégorie. Non pas par pathos, ni par goût du secret, mais parce que l’on se trouve ici au croisement de trois forces rarement réunies : le conflit, l’érudition et l’argent. Le mélange, reconnaissons-le, fut explosif.

J’ai passé une partie de ma vie à plonger dans les archives poussiéreuses du ministère de l’Éducation nationale, dans les rapports de l’OSS, dans les dossiers de l’Art Looting Investigation Unit. J’y ai trouvé, non pas des anecdotes, mais un véritable récit : une histoire clandestine, souterraine, où les livres circulaient à la manière de valises diplomatiques, traversant frontières et gares de triage pendant que l’Europe brûlait.

Ce que vous allez lire n’est pas un catalogue, encore moins une légende. C’est une enquête historique, mais racontée comme on suit une piste : pas à pas, caisse après caisse, nom après nom.


I. 1939–1942 — Dans la poussière des gares de triage

Imaginez la France de 1939-40. Dans les couloirs des grandes bibliothèques, l’odeur de papier remplace peu à peu celle de la cire d’abeille : on emballe, on ligature, on répertorie à la hâte. Versailles envoie des caisses à Autun, Strasbourg fuit vers Aubusson, Lille, Arras et Dunkerque entassent leurs fonds dans des dépôts improvisés. Les fonctionnaires savent qu’ils doivent sauver l’essentiel, mais ne savent pas encore de quoi.

Et dans cette urgence, tout se fissure.
Les wagons sont plombés, puis déplombés. Les caisses portent des numéros, puis perdent leur étiquette. Dans les archives F17, des notes sèches témoignent de la catastrophe : « Manquent trois caisses à Nevers », « Triages de Dijon : pertes non expliquées ». À lire ces lignes, on imagine les silhouettes qui rôdent dans les entrepôts nocturnes. On devine des mains qui se servent au passage.

Le reste de l’enquête est sur le site : les noms que l’OSS a relevés autour de Kurt von Behr, les incunables hébraïques et les rituels maçonniques partis par la Suisse, et le blanchiment des provenances après 1945, qui tient encore.

Ce chaos fondateur crée une brèche. Et dans cette brèche, une économie parallèle va s’engouffrer.


II. L’Occupation et les grandes saisies — L’ERR, les camions gris et les couloirs brisés

Lorsque l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) s’installe à Paris, la mécanique change d’échelle. Les hommes d’Alfred Rosenberg (au centre, le bras levé) ne sont pas de simples pillards. Ce sont des administrateurs maniaques, tenants d’une idéologie rigide, persuadés de collecter pour la postérité du Reich.

Ils saisissent :

  • la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle,
  • les fonds maçonniques du Grand Orient et de la Grande Loge,
  • les archives de la Ligue des Droits de l’Homme,
  • la librairie Fischl.

Les documents exceptionnels prennent la route de Francfort. Mais entre la rue de l’Université et le quai, entre le quai et les gares, se trouve la zone grise : les transporteurs, les auxiliaires, les sous-officiers, les manutentionnaires. Ce sont eux qui, parfois par opportunisme, parfois par survie, prélèvent dans les caisses ce qui leur semble vendable.

Ainsi naissent les premiers filons d’un marché noir du livre très particulier : discret, intellectuel, mais redoutablement lucratif.


III. Les acteurs de l’ombre — Une Europe secrète des livres

Lorsque l’on ouvre les rapports de l’OSS, on croirait feuilleter un roman noir tant les personnages semblent tout droit sortis d’une intrigue. Mais non : tous ces noms sont réels.

1. Les organisateurs allemands : les cerveaux et les exécutants de l’ERR

Derrière les camions gris, il y a des visages. L’ombre dominante est celle d’Alfred Rosenberg, mais Paris vit sous l’autorité directe de Kurt von Behr, chef de la Dienststelle Westen, que les rapports OSS décrivent comme un administrateur « froid et mécanique ».

Autour de lui gravitent trois figures clés :

  • Gerhard Utikal, directeur opérationnel de l’ERR, coordinateur méthodique des transferts de caisses entre Paris et Francfort ;
  • Hermann Bunjes, spécialiste des imprimés et archives, chargé d’identifier les pièces ayant une valeur intellectuelle ou marchande ;
  • Franz Six, universitaire devenu idéologue, responsable du tri doctrinal des bibliothèques saisies — c’est lui qui classe, hiérarchise, sélectionne, et son tri crée autant de pertes que les détournements.

Ces hommes ne participent pas directement au marché noir.
Ils créent le système qui le rend possible.
Comme l’écrit l’OSS :
« Les pertes constatées entre Paris et Francfort n’étaient pas accidentelles ; elles étaient structurelles. »


2. Les intermédiaires allemands

Ils n’agissent pas pour l’idéologie, mais pour eux-mêmes :

  • Schmidt de Berlin, libraire spécialisé en histoire,
  • Kurt Pflugbeil de Munich, discret mais régulier,
  • Karl-Heinz Wetterling, dont le réseau court de Bregenz à Saint-Gall et qui est l’un des premiers “organisateurs logistiques” du marché noir.

Ils récupèrent, revendent, alimentent les circuits parallèles créés par la désorganisation des saisies.


3. Les courtiers suisses

La Suisse n’est pas seulement un refuge : c’est un carrefour.

  • Theodor Fischer, à Lucerne, dont les galeries voient passer aussi bien des tableaux que des imprimés spoliés ;
  • August Laube, à Zurich, acheteur de correspondances politiques françaises à provenance « complexe » ;
  • Hans Peter Kraus, futur titan du livre ancien, qui avouera plus tard avoir acquis en Suisse des volumes d’origine « confuse ».

4. Les intermédiaires français

Ils sont peu nombreux, mais leurs noms reviennent constamment :

  • Martin Fabiani, actif sous l’Occupation, impliqué dans des ventes suspectes, essentiellement des tableaux ; jamais condamné.
  • Raphaël Gérard, associé à des dispersions douteuses ;
  • Walter Andreas Hofer, acheteur de Göring, se fournissant auprès d’intermédiaires parisiens.

Certains, comme Paul Graupe, furent eux-mêmes spoliés, mais leurs réseaux furent traversés par des flux hétérogènes où se mêlaient objets légitimes et biens volés.


5. Les réseaux belges et néerlandais

  • Menno Hertzberger, grand libraire d’Amsterdam, acheteur de fonds juifs belges ;
  • Albert Stapel, courtier dans les fonds maçonniques.

Ainsi se dessine une véritable constellation européenne du livre clandestin.


IV. Les livres eux-mêmes — Ce qui circulait sous la table

Contrairement à l’imaginaire populaire, ce ne sont pas les grands classiques littéraires qui dominent le marché clandestin, mais des corpus plus sensibles :

  • des incunables hébraïques du YIVO de Vilnius,
  • des rituels maçonniques,
  • des correspondances politiques,
  • des ouvrages d’alchimie et de mystique très recherchés par les érudits allemands.

Ces livres ne sont pas seulement rares : ils portent des identités, des mémoires, des symboles. C’est ce qui les rend si facilement traçables — et si douloureux à suivre.


V. Les routes du livre noir — Géographie d’un trafic silencieux

Les archives permettent de reconstituer des itinéraires précis, comme les routes du sel ou de la soie, mais inversées : ici, tout circule dans l’ombre.

1. Paris → Dijon → Bregenz → Zurich

La route Wetterling.
Des caisses « égarées » réapparaissent en Autriche, puis en Suisse.

2. Paris → Lyon → Genève

La plus active.
Les douaniers suisses interceptent régulièrement des incunables, correspondances, manuscrits portant encore la mention « Bibliothèque de la Ligue des Droits de l’Homme ».

3. Anvers → Amsterdam → Hambourg

Réseau permettant d’écouler les fonds juifs belges.

4. Turin → Lugano → Zurich

Active surtout après 1943, lorsque des bibliothèques privées italiennes sont saisies par la RSI.


VI. 1945–1950 — Le temps du blanchiment

La guerre s’achève, mais les livres continuent de voyager.

Les catalogues suisses de 1946 à 1949 regorgent de volumes sans provenance, d’incunables mutilés, de correspondances politiques issues de « successions anonymes ».

Les libraires allemands reconstruisent de fausses histoires :
« Succession du Sud », « bibliothèque privée disparue », etc.

En parallèle, le Jewish Cultural Reconstruction (JCR) récupère ce qu’il peut : incunables, ouvrages talmudiques, manuscrits yiddish — mais constate la disparition de milliers de volumes dans les circuits parallèles.

Des incunables du YIVO réapparaissent à Yale.
Des rituels maçonniques français surgissent chez Kraus.
Des registres de la LDH circulent à Genève.

Il n’y a pas de hasard.
Seulement des itinéraires.


VII. Ce que ce marché noir a changé — Les cicatrices encore visibles

Trois conséquences majeures demeurent.

1. Le règne de la provenance

Après 1950, la provenance devient centrale.
Tout livre rare sans histoire claire est suspect.

2. Le réexamen des catalogues

Depuis les années 1990, les bibliothèques re-vérifient systématiquement leurs acquisitions 1946–1950.

3. Les fonds muets

Certains volumes entrés dans nos institutions portent encore une ombre :
ils ne disent pas d’où ils viennent — ou ne le disent plus.


Conclusion — Les fantômes bibliographiques

Lorsque l’on referme ces dossiers, on croit encore entendre le bruit d’un wagon nocturne, le frottement d’une caisse frappée du poing pour vérifier qu’elle contient vraiment du papier. Le marché noir du livre ancien n’a pas dispersé seulement des volumes : il a dispersé des mémoires. Il a créé une diaspora d’ouvrages orphelins, sans ex-libris, sans histoire visible, mais chargés d’un passé clandestin.

Et derrière cette diaspora, on retrouve les silhouettes d’Utikal, de Six, de Bunjes, de von Behr — architectes involontaires d’un réseau parallèle qui survivra longtemps après eux.

Lorsque, sur une table de libraire, surgit un incunable sans provenance ou une correspondance politique inattendue, notre tâche est double : admirer… et écouter ce qu’elle ne dit pas.
Car derrière certains silences se cache une guerre entière.

Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers
Pour Les Cahiers de la Guilde

Annexe – Les hommes de l’ERR : biographies essentielles

Franz Six (1909–1993)

SS-Brigadeführer, universitaire et idéologue nazi, Franz Six est l’un des personnages les plus inquiétants du dispositif Rosenberg. Docteur en science politique, professeur à l’Université de Berlin, il met ses compétences intellectuelles au service de l’appareil nazi.

En 1941, il dirige le Vorkommando Moskau au sein de l’Einsatzgruppe B et participe à la planification des massacres dans les territoires occupés.
Au sein de l’ERR, il supervise le tri doctrinal des bibliothèques saisies : choix des ouvrages destinés à l’Institut de Francfort, élimination ou dispersion des livres « nuisibles ».
Arrêté après la guerre, il est condamné lors du procès des Einsatzgruppen, puis libéré en 1952.
Figure centrale du pillage culturel et criminel de guerre avéré.


Kurt von Behr (1890–1945)

Chef de la Dienststelle Westen, l’antenne parisienne de l’ERR, Kurt von Behr organise la spoliation systématique des biens culturels en France et en Belgique.

Il est l’artisan logistique du pillage massif des bibliothèques juives, maçonniques et progressistes.
Administrateur rigide et méthodique, il dirige les opérations de saisie, les transferts de caisses, les expéditions vers l’Allemagne, et collabore étroitement avec le Kunstbüro Göring pour alimenter les collections privées du Reichsmarschall.
Considéré par les Alliés comme l’un des principaux responsables du vol culturel en Europe occidentale, il se suicide en mai 1945.
Responsable principal du pillage des bibliothèques françaises.


Gerhard Utikal (1903–1984)

Administrateur et officier SS, Gerhard Utikal occupe un rôle clé au sein de l’ERR en tant que directeur opérationnel.
Moins idéologue que Six ou Rosenberg, il est l’ingénieur de l’appareil de pillage : organisation des convois, établissement des dépôts, coordination entre Paris, Francfort et les centres de tri.
Ce sont ses méthodes qui transforment les “pertes” en phénomène structurel, créant l’écosystème bureaucratique dans lequel le marché noir s’épanouit.
Après la guerre, il échappe à une condamnation lourde et disparaît des radars judiciaires.
Architecte logistique du pillage, responsable de la mise en place d’un système propice aux détournements massifs.


Hermann Bunjes (1908–1945)

Historien de l’art de formation, ami de plusieurs universitaires allemands, Bunjes est l’un des intermédiaires culturels de l’ERR.
Il joue un rôle délicat : repérer, identifier, évaluer les livres, manuscrits et archives susceptibles d’enrichir les institutions du Reich ou les collections privées des dignitaires nazis.
On lui doit le tri d’ouvrages rares issus de bibliothèques juives, maçonniques ou savantes.
Moins directement impliqué dans la violence physique que Six, il est néanmoins un rouage essentiel du pillage intellectuel.
Il se suicide en 1945 à la veille de son interrogatoire par les Alliés.
Figure de la spoliation “savante”, interface entre idéologie et marché.


Karl-Heinz Wetterling (dates inconnues)

Intermédiaire discret, rarement photographié, Wetterling apparaît dans les rapports OSS comme organisateur de routes de transit entre Bregenz, Saint-Gall et Zurich.
Il n’appartient pas à la haute hiérarchie de l’ERR, mais joue un rôle crucial dans la circulation clandestine des caisses “égarées” entre les dépôts français et les places de marché suisses.
Un logisticien actif de la zone grise, au carrefour entre l’ERR et le marché noir.


Friedrich Hermann W. Schmidt (actif années 1930–1950)

Libraire allemand spécialisé dans les ouvrages historiques, identifié par les enquêteurs américains comme acheteur régulier de lots provenant des saisies en France.
Sa boutique, officiellement indépendante de l’appareil nazi, sert de point de redistribution à des manuscrits et incunables en provenance de dépôts ERR.
Un acheteur opportuniste, moteur du blanchiment commercial.


Kurt Pflugbeil (actif années 1930–1950)

Libraire de Munich mentionné par les archives OSS et les fonds F17 comme intermédiaire dans l’écoulement de livres spoliés.
Son rôle n’est pas idéologique, mais purement commercial : il acquiert, revend, reconditionne.
Un maillon du marché parallèle, opérant depuis l’Allemagne du Sud.


Walter Andreas Hofer (1893–1971)

Bien que souvent associé au marché de l’art, Hofer joue également un rôle dans le pillage des livres.
Directeur du Kunstbüro Göring, il achète plusieurs lots d’imprimés et de manuscrits issus de saisies parisiennes, notamment par l’intermédiaire de marchands français.
Il bénéficie du système ERR sans en être un officier direct.
Jugé après la guerre mais peu inquiété.
L’intermédiaire de Göring, richement servi par le pillage culturel.

Une source passionnante: https://books.openedition.org/pur/130197

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.