Le retour de l’Italian Connection: ou le faux manuscrit de Voynich à la sauce napolitaine

Amis Bibliophiles bonjour,
Consulter eBay, c’est assouvir le besoin quotidien de trouver un livre. L’œil avide voit défiler des centaines d’images. Il les enregistre, et parfois, au milieu du flot, il s’arrête. L’un d’eux a retenu son attention. Plus beau, plus rare, plus curieux ou même, plus amusant. Une photo, Un titre. Il suffit d’un rien pour que l’œil stoppe sa course. Une ou deux secondes pendant lesquelles le désir monte. Puis, le plus souvent, redescend. L’œil reprend alors sa course infinie à la recherche d’un nouveau titre.

Il y a quelques jours, mon œil s’est arrêté sur un livre. C’est une reliure étrange. De veau, avec des décors exagérément saillants. Le vendeur avait choisi un titre accrocheur qui n’avait rien à envier à cette reliure décidemment intrigante et comme badigeonnée de farine. Je vous laisse juger du titre : 
Rarissimo Libro dei Templari Misterioso. Very rare Book of templars mysterious.

http://www.ebay.fr/itm/Rarissimo-Libro-dei-Templari-MISTERIOSO-Very-rare-Book-of-templars-MISTERIOUS-/171149240020?pt=Libri_e_mappe&hash=item27d94a26d4
Mystère. Mystère. Et j’adore le mystère. 
Il y a encore deux photographies de tailles inégales. Le contenu est manuscrit. Qui plus est, illustré. J’approche mon regard. Des cercles de style « Zodiaque ». Et une écriture inconnue. Je fronce les sourcils. Aucun doute : je la reconnais immédiatement. C’est l’écriture du code Voynich.

Mon cœur s’emballe. Je vérifie cent fois. Non. Aucun doute. Un téléphone ? Une adresse ? Oui. Le vendeur a laissé ses coordonnées. Demain, je serai en Italie pour voir le manuscrit.Un manuscrit écrit de la même main que le manuscrit Voynich ! 
Incroyable. Un deuxième manuscrit mystérieux ! Le fameux Code Voynich va peut-être connaître son épilogue. « Voynich » du nom de l’Anglais qui le dénicha dans une bibliothèque italienne en 1912. Un ouvrage écrit dans un alphabet et une langue inconnus. Sur toutes les pages, des dessins mystérieux. Le livre le plus énigmatique qui soit, conservé à la Beinecke Rare Book and Manuscript Library de l’université de Yale.
A force de regarder les photos sur eBay pour me convaincre de cette chose incroyable, je scrute encore. Je relis. Et je commence à douter. Le cercle du zodiaque ne m’est pas inconnu. Le temps d’aller dans ma bibliothèque dénicher ma reproduction moderne du manuscrit Voynich. Je tourne les pages fébrilement. Pour comparer. L’une après l’autre. Et mon œil s’arrête. Ainsi que mon cœur.
Je retrouve la reproduction du Voynich et compare la photo avec le manuscrit eBay. La figure du zodiaque Voynich est identique à la photographie du vendeur italien. Car il est italien, tout comme le manuscrit Voynich qui fut découvert dans une bibliothèque italienne il y a plus de cent ans. J’approche encore les deux images. Déception. Mêmes petites défauts : pliures, tâches…
Je redescends sur terre. Reste encore une photographie, un détail. Je le retrouve aussi.Le vendeur italien (pseudo : crorama) utilise des photographie d’un manuscrit conservé aux Etats-Unis. 
Pourtant, on aurait pu y croire : il y a un numéro de téléphone et même une adresse : 
Art Antique & CollectiblesVia Roma 88 Montalto Uffugo.
Tél. : 0039 389 7942741
Je ne sais pas vous, mais je suis curieux. Un petit tour sur Google map, Via Roma 88 Montalto Uffugo : une rue bordée d’une église, un peu en retrait sur une place. Et sur cette place, accolé à l’église, le numéro 88.  J’ai bien fait de ne pas prendre ma voiture. Le bâtiment est désaffecté. La porte, murée. Les fenêtres condamnées par des briques rouges.

Bon. Il me reste encore le jeu. 
J’appelle. 
Cinq sonneries. Une femme, charmante. Je m’adresse à elle en anglais. Elle parle un français délicieux. A chaque fois, elle traduit en italien notre conversation à un homme. Un homme dont j’entends au loin la voix grave. 
« – Bonjour madame. je suis intéressé par un manuscrit en vente sur eBay.- Oui, c’est une chose bien mystérieuse.- Auriez-vous d’autres photos ?- Non, c’est tout ce que le propriétaire nous a laissé. – Je vais venir le voir. Demain, je serai en Italie. (Comme à chaque fois, elle traduit, et j’entends l’homme maugréer).- Non, me fit-elle. Ce n’est pas possible. Nous avons beaucoup d’offres directes. Demain, il sera vendu. « 
J’ai fini par raccrocher. 
Que vous dire encore, sinon que l’homme à la voix grave vend un livre curieux sur les vampires : « De la mastication des morts » en français. A y regarder de près, en bas à droite de la photo, on découvre l’adresse internet d’un site de vente espagnol… Lorsque vous lirez ces lignes, la vente sera peut-être terminée.
A cette heure où j’écris, le manuscrit estimé 40.000 Euros par crorama trouve preneur à 431 Euros. Cet argent, quelqu’un va le perdre. Et je ne voudrais pas que ce soit l’un d’entre vous. 
Frédérick

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Les livres qui tuent ou rendent fous

Les livres qui tuent ou rendent fous

Nous avons récemment évoqué le Nom de la Rose, d’Umberto Eco, mais saviez que l’un des ressorts essentiels du livre (les pages empoisonnées), est en fait directement inspiré d’un fait réel? Ce même fait qui inspira également Alexandre Dumas puis Patrice Chéreau (au cinéma) pour la Reine Margot.


Il faut remonter au 14ème siècle, et au règne de Jean de Bavière (1375 – 1424) pour retrouver les faits. Prince-évêque de Liège, puis duc de Bavière, Jean était un souverain autoritaire qui se brouilla rapidement avec ses sujets. Chassé et déposé, il revint au pouvoir avec l’aide de son beau-frère Jean Sans Peur, le duc de Bourgogne. Son despotisme n’en fût que renforcé et il prît rapidement le nom de Jean Sans Pitié, décapitant les veuves de ses défunts adversaires.

Ce charmant personnage finît par avoir des vues sur les terres hollandaises de sa nièce Jacqueline, et mît la main sur celles-ci grâce à une alliance avec le propre mari de la nièce en question. Jacqueline quitta son mari et le continent, épousa le duc de Gloucester et revînt pour reconquérir ses terres à la tête d’une armée anglaise.

Parallèlement, elle mît au point l’empoisonnement de son rival : un noble hollandais, familier de Jean et apparenté aux deux rivaux, enduit le livre de prières personnel de Jean d’un poison lent… On ne sait si la mort fût causée par inhalation, ingestion ou par le toucher mais Jean mourût à Delft en 1424… Le complice mourût également.

L’assassinat ne fût naturellement pas revendiqué mais il est repris dans diverses chroniques de l’époque dont la Chronique des duchés de Lorraine et du Brabant, d’Edmond de Dynter.

Autre cas intéressant d’ingestion fatale… celui de Ménélik II (1844-1913), le Négus ou Roi des Rois d’Ethiopie, de 1889 à 1913. Cette fois-ci la victime est le Négus lui-même, qui fût pourtant un souverain progressiste : après avoir fondé Addis-Abeba, il repoussa l’armée italienne et la mît en déroute, puis il introduisit le télégraphe, l’automobile, le chemin de fer, et d’autres nouvelles techniques.
Hélas… Ménélik fût victime d’un infarctus en 1913… qui s’il ne lui fût pas fatal… lui mît de drôles d’idées en tête. En effet, celui-ci, très croyant et persuadé des vertus curatives de la Bible, entreprît d’ingérer patiemment mais goulûment le Livre des Rois (logique me direz-vous), en le déchiquetant de ses propres dents. Le résultat ne se fît guère attendre et Ménélik mourût dans de terribles souffrances, les intestins bouchés et collés…

Enfin, que dire de ce New-Yorkais, allez appelons le Thibault, qui manqua périr enseveli sous les centaines d’ouvrages de sa collection, qui s’étaient effondrés sur lui et empêchaient tout accès à son appartement.

Quand je pense que certains imaginent que la bibliophilie est une passion tranquille, qui se vît charentaises aux pieds, chat sur les genoux et thé dans la main… ils se trompent lourdement, nous vivons dangereusement!

Tiens, je connais un libraire, allez appelons le Bertarnd, qui est un fin connaisseur du Nom de la Rose… Imaginez que l’encre lui monte à la tête et qu’il se mette à recouvrir chacun des livres qu’il envoie à ses clients des quatre coins de la France, d’un poison aussi indétectable que fatal… Voilà un bon sujet pour un roman noir bibliophile…

Brrr… je retourne mettre mes gants!

H

11 Commentaires

  1. Reliure en Génoise, Sucre de canne, macaron à l'orange entouré de filets de chocolat en forme de s…. on dirait un gateau, peut être indigeste. J'ai fait il y a quelques jours une offre intéressante sur un livre important, le vendeur profil0 était ok mais uniquement par virement ?, allant sur Paris, je souhaitais faire le déplacement pour une remise en main propre contre règlement sonnant et trébuchant, refusé !, de même que les photos supplémentaires jamais envoyées. il y a parfois des livres fantomes sur ebay, pas qu'en Italie, attention prudence. Demander une photo d'un point de détail est une bonne solution pour savoir si le vendeur a ou non le livre en main.

    Daniel B.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.