La malédiction du Rubaiyat relié par Sangorski et Sutcliffe : Titanic, noyade et Blitz…

Le 29 mars 1912, une reliure ornée de 1 050 pierres a été adjugée 405 livres sterling chez Sotheby’s, moins de la moitié du prix demandé. Elle a coulé avec le Titanic, selon son acheteur, et son relieur s’est noyé le 1er juillet. Une réplique a brûlé pendant le Blitz.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Pendant les 2 années qu’il a passées sur son Rubaiyat, Francis Sangorski a gardé dans son atelier de Holborn, à Londres, un crâne humain qu’on lui avait prêté. Il voulait en faire un crâne de cuir en relief sur le contreplat arrière, avec des dents d’ivoire sculptées, et il ne dessinait rien qu’il n’ait vu. Le serpent de l’autre contreplat vient du zoo de Londres : d’après la BBC, Sangorski avait graissé la patte d’un gardien pour qu’on donne un rat vivant au reptile sous ses yeux. Sur la dernière garde, il a mis de la belladone. Le New York Times a décrit tout cela le 7 avril 1912, 3 jours avant que le Titanic quitte Southampton, en précisant que le crâne, entouré de pavots, devait évoquer la mort, et le serpent, sous un pommier, la vie.

J’ai voulu savoir si un livre qui cache un crâne et de la belladone sous ses couvertures méritait la réputation qu’on lui a faite. Elle est connue. On dit le Great Omar maudit, et l’on cite le Titanic, la noyade de son relieur et les bombes allemandes sur Londres. Je suis reparti de la commande.

L’idée date de 1907. Sangorski, qui reliait depuis 1901 avec son associé George Sutcliffe, a parlé à John Stonehouse, directeur de la librairie Henry Sotheran, d’un Rubaiyat couvert de pierres, avec 3 paons au centre, comme on n’en avait jamais vu. Les quatrains du poète persan Omar Khayyam, que l’Anglais Edward FitzGerald avait traduits au milieu du XIXe siècle, avaient séduit tout le monde anglophone, et Sotheran tenait boutique au 43 Piccadilly depuis 1761. Stonehouse a fini par céder. Il a rapporté dans ses souvenirs de 1933 les consignes qu’il avait données : pas de limite, qu’on y mette ce qu’on voudrait et qu’on demande ce qu’on voudrait, car plus le prix serait élevé, plus il en serait content. Il n’en a rien dit à son patron, Henry Cecil, propriétaire de la librairie.

En juillet 1911, le livre, pas tout à fait terminé, était exposé chez Sotheran. The Graphic y a compté 1 050 pierres taillées sur mesure, rubis, turquoises, améthystes, topazes, grenats et une émeraude, chacune sertie dans un chaton d’or fixé sous le cuir. La couverture arrière portait une mandoline persane en acajou, incrustée d’argent, de nacre et d’ébène. Le Daily Mirror y a vu « le spécimen de reliure le plus remarquable jamais produit ». Le prix était de 1 000 livres sterling, l’équivalent de 120 000 livres de 2022 selon la BBC, 3 fois celui de n’importe quel autre livre du stock, et The Graphic a jugé qu’il n’avait rien d’excessif.

Le premier Great Omar, colorisé
Le premier Great Omar (1911), colorisation numérique de 2001 d’après les négatifs d’origine. © Shepherds, Sangorski & Sutcliffe.

Personne n’en a voulu à ce prix. Sangorski est venu en personne présenter son chef-d’œuvre à Sir John Fortescue, le bibliothécaire de Windsor, qui a refusé de faire la moindre offre. Fortescue a écrit en 1934 qu’il s’agissait d’une édition américaine aux lettres vilaines et aux ornements de marge pires encore, et que la reliure en faisait « l’échec le plus éminent, peut-être, que j’aie jamais vu ». Gabriel Weis, libraire de New York qui prendrait bientôt le nom de Wells, a offert 800 livres sterling, et Sotheran en demandait 900.

Je l’ai suivi à New York, où le livre est arrivé en janvier 1912. Les douaniers ont réclamé des droits qui pouvaient atteindre 25 % de sa valeur déclarée, 5 000 dollars. Un livre de plus de 20 ans entrait en franchise, mais l’édition illustrée par Elihu Vedder, imprimée à Boston en 1884, ne portait pas de date apparente, et personne n’a pu prouver son âge. La société new-yorkaise à qui on l’avait envoyé a refusé de payer. Weis, relancé, n’a plus voulu dépasser 600 livres sterling alors que Sotheran était descendu à 750. Le livre est revenu à Londres, et Stonehouse a écrit plus tard qu’« une fatalité semblait s’attacher à lui ».

À Londres, Henry Cecil avait fini par apprendre ce que son directeur avait commandé, et un différend d’argent avec Sangorski a achevé de l’indisposer. Il a fait mettre le livre aux enchères chez Sotheby’s sans prix de réserve. Weis, retenu à New York par la grande vente de la bibliothèque de Robert Hoe, bibliophile américain, avait chargé un libraire londonien, Abraham Lionel Isaacs, d’enchérir jusqu’à 3 125 dollars et au-delà s’il le fallait. Le 29 mars 1912, les enchères se sont arrêtées à 405 livres sterling, environ 2 000 dollars. Les journaux ont évoqué le dédain des collectionneurs pour les reliures modernes.

J’ai cherché ensuite le départ du livre dans les journaux d’avril 1912. On l’a rangé dans une caisse de chêne pour le renvoyer à New York, et le New York Times du 21 avril dit qu’il avait manqué un départ précédent. On a lu depuis que c’était celui du 6 avril, sans qu’on ait retrouvé la source de cette date. Le 11 avril, au lendemain de l’appareillage du Titanic, Sangorski prenait la parole devant la Library Association, l’association des bibliothécaires britanniques. Il y a raconté que J. Pierpont Morgan lui avait rendu l’un de ses Rubaiyat parce que la reliure était sertie d’opales, une pierre qui passe pour porter malheur. Morgan dirigeait le groupe propriétaire de la White Star Line, donc du Titanic.

Le 16 avril, pendant la vente Hoe, Weis a déclaré que son livre avait coulé avec le Titanic, et le New-York Tribune l’a imprimé le lendemain. Isaacs lui avait câblé que le livre était assuré 500 livres sterling, soit 95 de plus que le prix payé. Fortescue, qui avait refusé de l’acheter, a eu le dernier mot en 1934 : le livre repose au fond de l’Atlantique, qui est, écrit-il, la meilleure place qu’il pût avoir.

Le paquebot Titanic quittant le port de Southampton en avril 1912
Le Titanic quitte Southampton, avril 1912. Domaine public, Wikimedia Commons.

J’ai cherché alors le livre dans les papiers du Titanic. Le manifeste de chargement, tel que le New York Times l’a reproduit le 21 avril, ne le mentionne pas, et rien ne prouve qu’il ait été à bord. Philip Hind, qui a conduit l’enquête la plus fouillée pour Encyclopedia Titanica, envisage qu’un familier de Weis l’ait porté en personne. On a pensé à Harry Widener, le jeune bibliophile de Philadelphie mort dans le naufrage, et Rob Shepherd, directeur de l’actuelle société Sangorski & Sutcliffe, tient la chose pour probable. La caisse de chêne était pourtant lourde, alors que le Bacon que Widener gardait dans sa poche mesurait 13 cm sur 8. Personne ne sait où le livre se trouvait cette nuit-là, ni s’il avait quitté Londres.

J’ai laissé l’Omar à son mystère pour suivre son relieur. Sangorski est parti quelques semaines plus tard sur la côte du Sussex, avec sa femme, leurs 4 enfants et des amis. Le 1er juillet 1912, dernier matin du séjour, il est allé se baigner devant le Marine Hotel, à Selsey Bill. Il ne savait pas nager. Un courant l’a emporté avec son ami et voisin Donald Warner et une jeune femme, Elizabeth Dorothea Thorburn. Warner a ramené Miss Thorburn à terre. On a retrouvé Sangorski une heure et demie plus tard. Il avait 37 ans, et le Titanic avait coulé 10 semaines plus tôt.

Dès le 23 avril 1912, Sangorski et Sutcliffe avaient déclaré dans le Daily Telegraph qu’ils possédaient tous les dessins du livre et pouvaient le refaire. Stanley Bray, neveu de Sutcliffe, entré comme apprenti en 1924, a trouvé en 1932 dans le coffre de l’atelier les dessins originaux de Sangorski et ses patrons de fers. Il a passé les années 1930 à refaire l’Omar, au bureau et chez lui, et l’a terminé quand la guerre a éclaté. On l’a enveloppé et déposé dans une chambre forte de Fore Street, dans la City, pour le protéger des bombes.

Fore Street a été la première rue de la City touchée par les bombardiers allemands, et les raids de 1940 et 1941 ont rasé presque tout le quartier. On a déblayé les ruines et retrouvé le coffre, intact en apparence. À l’ouverture, il contenait une masse noire : la chaleur avait fondu le cuir et carbonisé les pages. Pour le libraire Benjamin Maggs, plus on a protégé ce livre, plus on l’a abîmé : le premier exemplaire, dit la légende, a pris le paquebot réputé insubmersible, le second a été mis à l’abri dans une chambre forte.

Stanley Bray et les restes du deuxième Great Omar
Stanley Bray tenant les restes du deuxième Omar, détruit pendant le Blitz (photo de 1975). © Shepherds, Sangorski & Sutcliffe.

Bray a recommencé le jour de la victoire, en mai 1945. Il a réemployé les pierres qui avaient survécu, travaillé aux heures que lui laissait la direction de l’atelier, puis pendant sa retraite, et achevé le troisième Omar en 1989, après environ 4 000 heures. Il est entré à la British Library par legs, après la mort de sa veuve Irene, et la bibliothèque ne le montre que rarement. À propos du paon, que l’on dit annonciateur de désastre, Bray a dit qu’il n’était « pas le moins du monde superstitieux ». Il a vécu jusqu’à un grand âge, et Rob Shepherd pense que le livre l’y a aidé.

Les doublures du troisième Great Omar, reliées par Stanley Bray
Les doublures du troisième Great Omar, achevé par Stanley Bray en 1989 : à gauche la vie, à droite la mort et son crâne. © British Library.

J’ai remis les faits dans l’ordre. Un douanier n’avait pas trouvé de date sur une page de titre, un patron avait appris le prix d’une commande qu’on lui avait cachée, un homme qui ne savait pas nager était entré dans la mer un matin de vacances, une chambre forte se trouvait sur le trajet des bombes. Chaque épisode a sa cause, et ces causes ne se doivent rien les unes aux autres. Seul le Titanic donne à la suite l’allure d’un destin, et c’est l’épisode dont aucun document ne garantit le détail. Sans lui, il reste un livre dont personne n’a voulu à son prix, un relieur noyé à 37 ans et une réplique détruite par le feu. C’est beaucoup de malheur, mais ce n’est pas une malédiction.

Au cimetière d’East Finchley, à Londres, la tombe de Sangorski, que Sutcliffe a dessinée, se cherche sous un arbre, parmi d’autres pierres. Les sculptures sont usées et le nom est presque effacé.

Références : Philip Hind, « Bound for Oblivion », Encyclopedia Titanica, 2024 ; Tim Stokes, « The book that sank on the Titanic and burned in the Blitz », BBC News, 14 avril 2022 ; John Fortescue, Author and Curator, 1934 ; John Harrison Stonehouse, The Story of the Great Omar, 1933 ; Rob Shepherd, Lost on the Titanic, 2001.

Les sources se contredisent sur plusieurs points : la date du départ manqué, les prix échangés avec Weis, jusqu’à la présence du livre à bord. J’ai suivi chaque fois celle qui cite ses sources, et pour l’essentiel l’enquête de Philip Hind.

GUILDE · BA/OMAR

Après examen, la Guilde ne retient pas la malédiction et recommande à ses membres de ne jamais commander une reliure sans en avertir le patron. Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

The Sacrificed Books of The Ninth Gate: Inquiry into Polanski’s Cursed Book

Dear bibliophiles, good day.

By an adept, in the manner of Lucas Corso, surveyor of the bibliophilic margins.

Some years ago I was told about a man in Toulon who owned Latin leaves of the seventeenth century whose provenance was murky. Not murky in the way ordinary bibliophiles mean it: no dubious trimming of the margins, no ill-judged restoration. Murky because these leaves, he said, came from a book that had been taken apart on purpose to make another book, one that had never existed. I noted the name, filed the information under things to check, and then forgot it. Until the other evening, when I watched Roman Polanski’s The Ninth Gate again.

The film, released in 1999, adapts Arturo Pérez-Reverte’s El Club Dumas. It tells of the quest of a rare-book broker, a trade I know well, commissioned to authenticate one of the three known copies of a book called De Umbrarum Regni Novem Portis, On the Nine Gates of the Kingdom of Shadows, supposedly printed in Venice in 1666 by one Aristide Torchia, and said to have been co-signed by the Devil himself. Torchia, burned by the Inquisition, was supposed to have left three copies identical except for nine engravings which, compared with one another, would yield the keys to invoking Lucifer. The book does not exist, of course. Pérez-Reverte invented it for his novel. Polanski had it manufactured for his film. And this is where the bibliophilic story starts to get interesting.

Three false books, two real ones sacrificed. The production designer of The Ninth Gate is Dean Tavoularis, the man behind The Godfather, Apocalypse Now and Bonnie & Clyde. Oscar, 1975. A man of that stature has a team of prop makers, and the film’s head prop master is called Gilbert Pieri. Pieri had to make three hero copies of the Ninth Gate: the Balkan, the Fargas and the Kessler. Three distinct bindings, nine engravings per volume and, a decisive detail, a Latin text inside that had to look real under the camera, in close-up, open on Johnny Depp’s knees.

Pieri did not print that text. He did what any bibliophile will recognise as heresy: he bought two authentic old Latin books, one of more than five hundred pages, the other of more than eight hundred, and he took them apart. Some twenty leaves from the two volumes were combined, reinserted into the custom-made bindings, and duplicated to serve the three copies needed for the film. The detail is known to specialist collectors, who tell it to one another on forums devoted to film props. Some claim to own original pages from these two books, torn out during production and given to members of the crew. One of them eventually identified the source book by typing a Latin phrase from the film into Google: it was a Latin theological and Catholic work of 1588, from which the production had merely removed a few words to give the illusion of a coded text.

Some twenty leaves of a book of 1588, dismembered to appear in a Polanski film: this should make any lover of old paper tremble. Two real books were immolated on the pretext of making a third, rarer still, since it does not exist.

Then there are the nine engravings. They are, in Pérez-Reverte’s novel as in the film, the central element: each copy contains nine, but three of them differ from one volume to the next, and comparing the eighteen images reveals the secret. These engravings, too, have a bibliophilic history worth attention.

Here is a rare particularity: the engravings already existed in Pérez-Reverte’s novel, where they bear the initials AT and LCF; those in the film take up their formal language. The formal language of these engravings, as everyone knows, draws ostensibly on the Hypnerotomachia Poliphili, the allegorical romance printed by Aldus Manutius in Venice in 1499 and attributed to Francesco Colonna. It is, as everyone knows, one of the most prestigious incunabula ever printed, famous for its one hundred and seventy-two anonymous woodcuts, themselves the object of five centuries of speculation about their author. A copy can be consulted online on Gallica, the digital library of the Bibliothèque nationale de France (bpt6k587910); those who want to see what a perfect copy costs today will remember that a Poliphilo in a fine binding has passed four hundred thousand euros at public sale, and that Jean Grolier alone owned five copies.

To make his cursed book, then, Pérez-Reverte had the formal language of the rarest and most mysterious book of Western printing adapted. It is a choice of great elegance: a seventeenth-century fake imitating a real book of the late fifteenth. The film’s engravings were drawn, engraved and printed like real copperplate prints, nine for each copy, twenty-seven prints in all, not counting the variants that Polanski had redrawn. Those prints exist somewhere, framed at Polanski’s or at Pieri’s, or scattered among the members of the crew.

As for official sales, the record is poorer than for The Name of the Rose. Neither Christie’s, nor Sotheby’s, nor Bonhams, nor Heritage, nor Propstore has seen a hero copy of the Ninth Gate go through. The three bindings made by Pieri are, to my knowledge, still in private collections; one belongs to the collection of a certain “balkan.press”, a discreet figure who runs a specialist website devoted to the object.

But the parallel market is teeming. More than forty official replicas of the book are listed online, sold for between five hundred and twelve hundred dollars depending on quality. A whole tinkerer’s literature circulates, with manufacturing tutorials, reconstructed typefaces, tracings of the nine engravings and of the tenth (the one called the “true ninth gate”, inscribed LCF). The Ninth Gate is probably the most copied prop book in the history of cinema.

And then there are the leaves. Those from the two sacrificed books. They circulate quietly, sometimes on eBay, more often in private transactions between collectors. The bibliophilic status of these objects is staggering: they are at once fragments of real old books (the Latin theological work of 1588), film props deposited by the production, and relics of the shoot co-signed Polanski. Three provenances for a single leaf: for the collector, an object to the third degree.

I do not know whether the man from Toulon really has Latin leaves that passed through the shooting of The Ninth Gate. I did not bother to go and see. But the idea that real old books were destroyed (consumed is the right word) to make a fictional book whose market value reaches several hundred euros today in replica, and incalculably more as a hero copy, should give us pause.

Polanski and his team inverted the bibliophilic equation. Where the usual market pays for the old manuscript and despises the modern copy, their film does the opposite: it buys and destroys a theological book of 1588 to make a modern fake that resells for more than the pages it is woven from. The cursed book has done its work. The real work has dissolved into the matter of the fake. And the leaves now in circulation are, as in the film, fragments that must be compared with one another to guess where they come from.

Burned books vanish, but those that are shut away always end up coming back.

Guild shelfmark: GBO-C/2 — Le Livre Démembré [The Dismembered Book]

Document classified: restricted circulation — Bureau of Litigious Props.

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