Quand la bibliophilie va sur le terrain !

Amis Bibliophiles Bonsoir,

C’est un message différent que je vous propose ce soir, avec une approche un peu différente de la bibliophilie. Pour cela, je laisse la parole à Jean-Marc.

« Au début du XIXe siècle, alors que de nombreuses régions du globe avaient déjà été explorées et dessinées, le massif alpin était presque une région inconnue. En France, le massif du Mont-Blanc, avec ces larges vallées ouvertes vers l’extérieur, avait déjà attiré de nombreux voyageurs dès le XVIIIe siècle. En revanche, le Haut-Dauphiné, que l’on appelle maintenant le massif des Ecrins, n’avait quasiment jamais été décrit, sauf par les topographes militaires. En 1824-1825, le peintre et dessinateur anglais William Brockedon (1787-1854) parcourt 12 grands cols des Alpes à la recherche du passage d’Hannibal. Il fait paraître à Londres en 1828 : Illustrations of the Passes of the Alps by witch Italy communicates with France, Switzerland and Germany, ouvrage magnifiquement illustré de 109 planches gravées et cartes.

Le récit consacré au col du Montgenèvre : Route from Turin to Grenoble by the Pass of the Mont Genèvre contient une des premières descriptions du trajet de Briançon à Grenoble par le Lautaret et la première description littéraire de la Meije, un des sommets majeurs du massif des Ecrins (3987 m.).

Je possède un exemplaire de la deuxième édition, de 1836 : J’étais intrigué par la gravure ci-dessous qui représente la montagne des Agneaux, selon William Brockedon, et La Meije, selon Paul Guillemin, un spécialiste de l’iconographie de cette montagne. Je n’y retrouvais pas un paysage connu, malgré mes nombreuses explorations de la région. Le titre de la gravure est : Mont d’Arcines and the Val de Guisane from the Col du Lautaret.
Pour en avoir le coeur net, le mieux était d’aller voir sur le terrain. Le 6 août 2007, j’ai donc pris l’ancienne route du Lautaret, qui ne se parcourt plus qu’à pieds, et j’ai retrouvé la vue, depuis un point qui se trouve un peu en dessous de la galerie de la Marionnaise.

Même si de nombreux détails sont identiques entre la gravure et la vue actuelle, on voit bien qu’il y a eu une déformation de la réalité, en exagérant les reliefs et les dénivelés. Lorsque on prend cette photo et qu’on lui fait subir une déformation en la comprimant latéralement, il est troublant de voie la ressemblance entre la vue ancienne et la vue moderne déformée.
On voit bien comment la vision romantique de la montagne, faite de gouffres à la profondeur insondable et de sommets inaccessibles (« Ces monts affreux.. », pour reprendre les termes de Claire-Eliane Engel) ont directement influencé la représentation qui en a été faite. Pour le massifs des Ecrins, il faut attendre 1865, avec l’ouvrage de T. G. Bonney : Outline Sketches of The High Alps of Dauphiné pour avoir une vision du massif complète et dépouillée de toute artifice. Par exemple, voici la représentation de la Meije par T. G. Bonney :

Et vous, êtes-vous déjà allés sur le terrain pour comparer des références bibliophiles et la réalité?HPour aller plus loin, vous pouvez aller :
http://www.bibliotheque-dauphinoise.com/illustrations_passes_alps.html http://www.bibliotheque-dauphinoise.com/Sketches.html
La Bibliothèque Dauphinoise est le cousin du blog, la référence sur le sujet.

11 Commentaires

  1. Merci pour ces beaux commentaires. Je suis heureux de voir que j’ai fait sortir du bois quelques lecteurs du site. Hugues va être content.

    Pour répondre aux questions précises de Pierre (le dernier), je vous propose que de m’envoyer un mail avec votre adresse e-mail. Je vous répondrai de façon détaillée.

    Pour les lecteurs du blog, je précise que le massif représenté est bien le Combeynot. Quant à la discussion sur la localisation des Agneaux et du Mont d’Arcines, cela illustre bien la méconnaissance de la géographie du massif en ce début du XIXe siècle. Cela peut paraitre incroyable, mais c’est comme si les sommets n’existaient pas à cette époque. Les topographes militaires qui sont les premiers à avoir décrit le massif ne raisonnaient qu’en termes de vallées et de cols. Mais ils ne citent quasiment jamais les sommets. Aujourd’hui, nous avons inversé notre vue des montagnes car on ne les voit d’abord que comme des sommets. Ce sont eux qui donnent leur noms aux massifs.

  2. Bonjour à tous,

    Décidemment, cet article a le don de pousser les lecteurs muets au premier commentaire !

    Je lis avec délice ce blog depuis environ deux mois, découvert grâce à un lien du site … de Jean-Marc précisément. Je m’intéresse aux livres sur la montagne et l’alpinisme et c’est en cherchant des renseignements sur un livre vu sur Ebay (eh oui, encore et toujours), et qui me semblait rare et intéressant, que je suis entré dans la « bibliothèque dauphinoise ».

    De part sa proximité avec mes centres d’intérêt bibliophiliques et vu l’amour que je porte à ces chères montagnes du Dauphiné, la lecture de l’article de Jean-Marc m’a vraiment procuré une très belle émotion.

    Cela dit je reste un peu perplexe. Jean-Marc, tu dis que selon Brockedon la gravure reprèsente Les Agneaux. Mais qui a signé la légende, parlant du « Mont d’Arcines » ? Ces deux toponymes désignaient-ils le même sommet ? Ou bien faut-il comprendre à l’ancienne « Mont d’Arcines » comme étant « les montagnes autour du col d’Arsine ». Dans ce dernier cas, on peut donc en particulier voir représenté sous ce vocable le massif du Combeynot (qui sont réellement les montagnes représentées, si je ne m’abuse). Comment Paul Guillemin a-t-il pu commettre l’erreur somme toute grossière d’y voir la Meije, alors qu’il « suffisait » de se fier à la légende ?

    (Dernier point, annexe : la petite pyramide complètement à droite est bien le Bec de l’Homme ? On se rapproche de La Meije !)

    Pierre – encore un autre 😉

  3. Bonjour !
    Je lis depuis longtemps et interviens ici pour la première fois pour exprimer mon admiration, cet article est remarquable, c’est sincère !
    Les monuments ne sont pas épargnés par cette exagération romantique, et en particulier certains qui me sont chers : les mégalithes.
    Les « pierres druidiques » sont souvent illustrées déformées, torturées et toujours beaucoup plus grandes qu’elles ne le sont.
    Le sang des sacrifices donnait des résultats surprenants.
    PLC (P est pour Pierre, déjà pris ici…).

  4. J’ai fait le voyage inverse. Petit, j’allais souvent en Angleterre dans la région de York et de Linclon. Visite de fortifications médiévales, de cathédrales gothiques, de villes industrielles toutes plus rouges et briquées les unes que les autres, château de Nottingham et forêt de Sherwood sur les traces de Robin des Bois.
    Et puis j’ai découvert les livres illustrés britanniques de la fin du XVIIIe et du début XIXe. Et j’ai retrouvé presque tout ces monuments qui me donnent absolument envie de retourner là-bas. La plupart des gravures que j’ai vu de ces paysages sont encore en place, côtoyant tout de même la modernité en certains lieux. C’est toujours émouvant…

  5. Heureux qui comme Ulysse a fait un bon voyage…

    Quelques minutes de marche à pied et je peux vérifier in situ la position des armées de César lors de son siège d’Alésia en 52 avant Jean-Claude.

    Cf. Commentaires de César sur la Guerre des Gaules, livre VII.

    Et si je me retourne dans mon jardin, c’est toute la majesté de la statue de Vercingetorix voulue par Napoléon Le Petit en 1865, qui s’offre à moi.

    Que demander de plus ?

    Ah si. J’aimerais bien aller sur les traces des récits de Jules Verne. Au centre de la Terre par exemple… Mais là c’est une autre histoire…

    Amitiés, Bertrand

  6. J’ai ressenti la même chose que Jean-Paul lorsque Jean-Marc m’a parlé de ce projet d’article,j’ai trouvé ça très émouvant.
    En ce qui me concerne, j’ai poussé le vice un peu plus loin, en mettant mes pieds dans ceux d’Oexmelin, dans les Caraïbes et plus exactement sur l’île de Saint-Domingue. Au cours de ce voyage, je contemplais les paysages de l’île depuis un bateau, les mangroves, les mouillages, etc., en me fondant sur les observations d’Oexmelin (apocryphes ou pas, mais l’exaltation était au rendez-vous). J’avoue que si nous avions croisé un plaisancier espagnol… enfin, c’est interdit par la Convention de Genève…
    J’ai également formé le projet de me rendre en Haïti, sur les traces de Morgan, et sur l’île de la Tortue, mais la situation sur place rend les choses compliquées.
    H
    (je rappelle qu’Oexmelin a écrit l’Histoire des Aventuriers Flibustiers, Boucaniers et autres.)

  7. La plus loin que je suis allé pour voir de mes yeux, c’est la Maison Plantin à Anvers.

    J’en ai encore plein les yeux plusieurs années après. Mis à part un musée reconstitué avec des presses plantinienne, des documents, des impressions en tous genre sous vitrine, on y trouve, presque intacte, la boutique de librairie des Plantin-Moretus telle qu’elle est restée (ou preque depuis le milieu du XVIIè s.). C’est une merveille à ne pas rater si vous passez par cette superbe ville. Je me souviens aussi du jardin intérieur de la villa Plantin, des briques rouges, etc… C’est vous dire que désormais lorsque j’ai une impression de Plantin entre les mains l’association d’idée du lieu d’impression et de mes impressions sensorielles joue à plein.

    Un plaisir de bibliophile !

    Amitiés, Bertrand

  8. Bravo et merci Jean-Marc!C’est magnifique ! Le coeur doit être tachycarde au moment de la vision naturelle plus ou moins conforme àla gravure !
    Cela me rappelle la descente que j’ai effectuée en 1996, avant l’arrivée de Jean-Paul II à Reims, sous la cathédrale….pour vérifier la légende de l’existence… d’un lac sous la cathédrale du sacre des rois de France, avec mon ami l’abbé Goy (décédé l’été dernier) : ce la lui avait coûté une chute filmée et montrée régulièrement à la télévision dans ces émissions où on ne montre que des chutes…qui doivent,en principe, faire rire.
    Et vous savez déjà que j’ai passé une partie de ma vie sur les pas de Cazin, à REims, de Reims à Paris, de Reims à Lège, de Reims à Bouillon, de Reims à Neuchâtel… même à la Bastille…mais là, je ne sais plus si j’étais éveillé ou non…
    Dans les années 80, j’ai mis mes pas dans ceux de Jean Trumeau,premier imprimeur de Provins au XVe s.Et, dans la même ville, mais vers 1820, j’ai suivi l’adolescent Hégésippe Moreau sur les bords de la Voulzie..
    Mais la comparaison gravure-photo « compressée » d’aujourd’hui, encore bravo !

  9. Magnifique article Jean-Marc !

    De mon côté, il y a quelques années de cela j’étais en pleine Sévignemania…

    Je suis allé un peu partout où Madame de Sévigné était passée, notamment je suis allé bien évidemment au château de Grignan et plus particulièrement dans la chapelle attenante du château, dans laquelle Madame de Sévigné était censée reposer. Il paraîtrait même que le caveau des Grignan-Sévigné aurait été violé pendant la révolution, la tête de Madame de Sévigné volée… Je ne suis pas allé jusqu’à forcer l’entrée du tombeau (scellé!!) mais j’avoue que j’aurais payé cher un guide pour pouvoir descendre dans cet crypte qui se situe dans la nef de la chapelle, si me souvenirs sont bons. Il existe une gravure de la vue intérieure de cette chapelle, que je possédais et que j’ai pu comparer « in situ » avec l’original en pierre… et en os !

    Le bibliophile n’est pas, contrairement à ce que laissent croire quelques esprits grincheux, cet ermite asocial qui ne parle à personne et qui ne partage rien. C’est faux !

    Amitiés, Bertrand.

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