Les expressions de la bibliophilie: « fusillé en tête »

Amis Bibliophile bonjour,
Découvrons aujourd’hui une nouvelle expression méconnue de la bibliophilie, l’expression « fusillé en tête », en usage chez les bibliophiles les plus puristes du XIXe siècle et que Vandérem nous rappelle dans La Bibliophilie Nouvelle.
Cette expression est à rapprocher du culte (bien légitime) des marges chez les bibliophiles de l’époque. Comme pour les ouvrages brochés, l’objectif de ces amateurs était de réunir des ouvrages dans une condition la plus proche possible de leur condition originelle: la taille des marges était donc capitale. Les marges latérales, bien sûr, mais aussi les marges inférieures et supérieures. Il faut dire que les relieurs du XIXe avaient une forte tendance à rogner à l’extrême…
Histoire générale des Larrons, 1640, « fusillé en tête » par un relieur anglais Pour être un bon exemplaire aux yeux de ces bibliophiles exigeants, il convenait donc que l’ouvrage n’ait pas été ébarbé ou rogné. Il suffisait qu’un relieur quelque peu zélé ait quelque peu rogner sur ces sacro-saintes marges, pour par exemple dorer la tête d’un ouvrage pour que celui-ci soit qualifié, sans appel, de « fusillé en tête ». Une bien vilaine expression donc, pour une bien vilaine pratique. 
H

La lettre du bibliophile

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Les Reliures II : la reliure à la « Du Seuil »

Les Reliures II : la reliure à la « Du Seuil »

Amis Bibliophiles Bonjour,

Poursuivons notre chemin sur la route de la reliure avec aujourd’hui un autre type de reliure ancienne, la reliure dite à la « du seuil ».
Les Reliures II : la reliure à la « Du Seuil »Augustin Dussueil est né au début du mois de septembre 1673 à Méounes, dans le Var. Il est le fils d’Honoré Dussueil et Isabeau Billone, comme l’atteste son acte de baptême :
« Augustin DUSSUEIL, fils d’Honoré et Isabeau BILLONE a été baptisé le 2 septembre 1673. Le parrain Louis DUSSUEIL, la marraine Anne JAUFFROY du lieu de Signe. Par moi. Signé : BARRY, vicaire, H. DUSSUEIL. L. DUSSUEIL. »

Augustin est le quatrième enfant d’une famille qui en comporta neuf, six filles et trois garçons, tous nés à Méounes entre 1665 et 1685, du mariage d’Honoré DUSSUEIL (1641-1721) avec Isabeau BILLON (1647-1697). Bien que sa famille paternelle exerce diverses activités dans le tissage, le jeune Augustin choisit une autre voie, en rejoignant à Paris son cousin Jean Billon de Cancerille, où celui-ci jouit une assez grand crédit après divers voyages en Perse (il devînt par la suite ambassadeur du Roi).

Il semble qu’avant d’avoir pu créer son propre atelier, Augustin travailla avec Philippe Padeloup, puisqu’il épousa Françoise, la fille du grand relieur le 23 novembre 1699. C’est par ce mariage qu’il fît définitivement son entrée dans la corporation. Le contrat de mariage, conservé au Archives Nationales, sème une nouvelle fois le trouble quant au patronyme d’Augustin, puisqu’il stipule que « fut présent Augustin d’USUEIL, libraire à Paris, demeurant rue Saint-Jacques, paroisse Saint-Séverin, fils d’Honoré d’USUEIL, marchand demeurant en la paroisse de Meosne près Marseille en Provence ». On notera avec intérêt que la dot de Françoise est constituée en partie par « un an de nourriture et de logement » au domicile de Philippe Padeloup, signe évident de la proximité qui va exister entre les deux hommes.

Augustin, Françoise et leurs 7 enfants vécurent ainsi rue Saint-Jacques à Paris, au cœur de la vie intellectuelle de l’époque. Françoise décède le 16 février 1714 et il est intéressant de constater que sur l’acte de décès, il est stipulé qu’Augustin est désigné comme « relieur de Monseigneur et de Madame la Duchesse de Berry ». Cette dernière jouera un rôle important dans la carrière du relieur en lui confiant un grand nombre de volumes (dont les plus connues, aux « armes de France, à la bordure engrêlée de gueule, qui est de Berry, accolées d’ORLEANS » et au dos les lettres « M.L » entrelacées), mais aussi en lui faisant profiter de ses relations. Ainsi, elle intervint auprès du Régent pour qu’Augustin soit reconnu publiquement.
Les Reliures II : la reliure à la « Du Seuil » (2)Berry décida d’apporter un appui décisif à son relieur en intervenant auprès du Régent pour qu’une reconnaissance particulière lui soit conférée, et fait exceptionnel, il fût reconnu « relieur ordinaire » alors qu’il n’y avait aucune vacance de la charge (on n’avait semble-t-il jusqu’alors jamais attribué plus de deux charges à la fois). Le brevet officiel fût délivré en ces termes le 26 février 1717 : « le Roy estant à Paris, ayant esgard aux témoignages avantageux qui lui ont esté rendus de la probité et capacité d’Augustin de SUEIL, maistre relieur à Paris, et voulant en cette considération le traiter favorablement, sa Majesté, de l’avis de M. le duc d’ORLEANS, son oncle Régent, a retenu et retient le dit de SUEIL en la charge de l’un de ses relieurs ordinaires pour par luy en faire les fonctions, en jouir et user aux mesmes honneurs, prérogatives et priviléges dont jouissent les autres relieurs de Sa Majesté, avec le pouvoir de mettre au devant de sa boutique un tapis chargé des armes et panonceaux de Sa Majesté. Et pour assurance de Sa volonté, Elle m’a commandé d’expédier au dit de SUEIL le présent brevet qu’ELLE a signé de sa main et fait contresigner par moy conseiller, secrétaire d’Estat. ». L’autorisation de mettre sur sa boutique « un tapis décoré des armes » royales était souvent accordée à des imprimeurs ou à des libraires royaux, mais, selon Thoinan, rarement à des relieurs. Selon cet auteur, « c’est peut-être ici la seule fois qu’elle est mentionnée dans un brevet de relieur ».

Dès lors, l’atelier d’Augustin connût un essor considérable, écoulant ses reliures aussi bien en France qu’à l’étranger, notamment en Angleterre. Ainsi, dans la perspective de la vente de la bibliothèque de François de Loménie de Brienne, évêque de Coutances, qui fût faite à Londres, Augustin fût chargé de relier 400 volumes, dont 140 in folio, 155 in 4° et 145 in 8° et 12° (Thoinan). Dans leur catalogue, les libraires anglais indiquèrent que la vente comportait des livres en excellente condition « nouvellement et très joliment couverts, dessus et dedans, en maroquin, par le fameux DUSUEIL » (Thoinan).

En 1728, la carrière d’Augustin se poursuit avec le décès de Louis-Joseph DUBOIS, relieur ordinaire du Roi, qui laisse une place vacante, rapidement attribuée à Augustin, dans un nouveau brevet :
« Aujourd’hui, 15 février 1728, le Roi estant à Versailles, bien informé de la capacité d’Augustin de SEUIL et de sa fidélité et affection à son service, Sa Majesté l’a retenu et retient en la charge de l’un des relieurs de sa maison, vacante par le déceds de Louis de BOIS, dernier possesseur d’icelle ; pour le dit de SUEIL l’avoir et exercer en jouir et user, aux honneurs, autorités, privilèges, franchises, libertés, gages, droits, fruits, profits, revenus et esmoluments accoutumés et y appartenants tels et semblables qu’en a jouy le dit du BOIS et tant qu’il plaira à Sa Majesté… »

Augustin compte alors dans sa clientèle presque tous les bibliophiles de son temps et son nom devait traverser les années en « estant toujours accompagné des plus pompeux éloges » (Thoinan). De ses reliures, on admirait « la perfection de ses corps d’ouvrage, la délicatesse de sa couvrure, la qualité de ses maroquins, l’élégance et le fini de ses dorures… » (Thoinan). Pour autant, Augustin ne signe pas ses reliures et il désormais très difficile de les identifier, à part pour celles issues du catalogue de Loménie.

Augustin décède en février 1746 alors qu’il était dans sa soixante treizième année. Au passage, on relira avec intérêt la lettre adressée de Billon à sa famille en 1728 : »Notre cousin DUSSUEIL vient d’être fait le premier relieur du Roy ; il a toujours envie de rentrer dans tous ses biens à Meunes ; il a son committimus il appellera toutes les parties à Paris pour y plaider où il gagnera tous ses procès. Il commencera par le S. Renaud s’il ne luy rend pas tous ses papiers ; M. Joseph Dussueill ne le paye pas, M. l’abbé Lejean et M. Chabert de Meunes ; ils s’en repentiront tous de ne l’avoir fait car les Ministres du Roi le protègent tous ; il doit relier au Roy une bibliothèque en marroquins du levant de trente six mille volumes. »

Voici donc pour la vie d’Augustin Dussueil, du Seuil, d’Usueil ou même de Seuil, puisqu’on voit bien que son patronyme a beaucoup évolué selon les écrits, et au fil du temps, ce qui était chose courante à l’époque.

Mais qu’en est-il des reliures dites à la « du seuil » (j’ai choisi cette orthographe, qui me semble être la plus usitée ) ? Et bien, comme pour les reliures à la fanfare, elle est apocryphe, car même si Augustin laissa son nom à un type de reliure, il semble qu’elles aient existé bien avant sa naissance.
Les Reliures II : la reliure à la « Du Seuil » (3)Les définitions changent, notamment en ce qui concerne le nombre de filets. Pour résumer, on peut dire que la reliure « à la du seuil » est une reliure présentant deux encadrements de filets dorés sur les plats, avec des fleurons aux angles de l’encadrement intérieur. L’appellation est néanmoins utilisée de façon plus courante, pour toutes les reliures anciennes avec des encadrements de filets.

Voici comment Nodier évoque Du Seuil dans le bibliomane, que j’ai déjà évoqué longuement sur le blog : « Depuis le moment où nous avions renoncé à l’espoir de le conserver (Le Bibliomane se meurt, NDLR), on avait roulé son lit près de sa bibliothèque, d’où nous descendions un à un chaque volume qui paraissait appelé par ses yeux, en tenant plus longtemps exposés à sa vue ceux que nous jugions les plus propres à la flatter. Il mourut à minuit, entre un Du Seuil et un Padeloup, les deux mains amoureusement pressées sur un Thouvenin. »

Ce qu’il faut retenir ? Si vous croisez une belle reliure du 17ème ou du 18ème présentant des encadrements de filets dorés, avec des fleurons, vous pouvez la qualifier de reliure « à Du Seuil », même si ce n’est très certainement pas Augustin Dussueil, l’un des grands relieurs de l’histoire, qui l’a réalisée.
HSources diverses: le Magazine du Bibliophile, Le Fléty, le Dictionnaire Encyclopédique du Livre et l’excellent article de Jérôme Dusseuil sur son aïeul, paru en 2004.

13 Commentaires

  1. C’est une constatation un peu terre à terre mais une reliure telle qu’on la proposait a la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, chez un grand relieur moderne coûterait fort cher, aujourd‘hui. D’autre part, les exemplaires brochés quand on les trouve, n’étant pas protégés sont parfois salis ou cornés. Il vaut mieux, comme le fait dorénavant un de mes amis, n’acheter que des exemplaires déjà reliés avec l’inconvénient éventuel de « fusillés en tête » que l’on réalisait souvent dans des ateliers qui travaillaient sur des ouvrages religieux (le temporel se moque de ce genre de détail !).

    D’accord avec Hugues sur le fait que les bibliopégimanes sont des bibliophiles tolérants. Par contre, ils deviennent intraitables quand on parle relieurs ;-)) Pierre

  2. Hugues, permettez-moi d'applaudir à la lecture de votre commentaire. Je souscris!
    A Olivier : sans malice aucune, quand Vandérem expose ses préférences en matière d'auteurs, quand est-ce? Si c'est en 1920, le temps a déjà bien fait son tri et il est plus aisé de repérer les "grands auteurs" du XIXème… Qui aujourd'hui pourrait se targuer de connaître les "bons auteurs " de notre époque? Je ne me risquerais à pas établir une liste même si j'aurais à coeur d'installer Pierre Michon à la première place.
    Bonne soirée
    S.D.

  3. Au delà de l'aspect pécunier, faire relier un livre aujourd'hui prend énormément de temps si l'on veut quelque chose de potable, l'espace-temps en arrive même à se rompre si l'on souhaite de très belles reliures. Faire relier sa bibliothèque complète et synonyme d'une remise en cause de la théorie de la relativité. Certes déjà battue en brèche mais bon…

    Faire relier des livres modernes relève de l'anachronisme ?

  4. "Qui trouverait aujourd'hui normal qu'un bibliophile trouvant un exemplaire tel que paru (les siècles en plus) se précipite chez son relieur : massicotez moi, lavez moi et ré-encollez moi tout ça et mettez lui un beau maroquin dans le goût du 20ème siècle…? "

    Effectivement l'approche n'est plus la même aujourd'hui où l'on s'efforce de garder le livre au plus près de son état d'origine. Le prix à payer pour une reliure est aussi un facteur…
    Et pour revenir à l'article :

    Plutôt que de rechercher un livre relié avec le maximum de ses marges conservées, le mieux n'est il pas d'avoir le livre broché, tel que sorti de l'imprimerie avec sa couverture gris-bleue ?

  5. En fait ce que reproche Vandérem aux grands bibliophiles de son temps c'est d'être passé à côté des grands textes et des auteurs majeurs (il a surtout les deux derniers tiers du 19ème en tête). Ce qui est quand même dommage, on peut en convenir. Et, quand ils les redécouvrent, de les dénaturer au motif… d'être passés à côté au moment où ils auraient dû juger de leur valeur en ouvrant les livres.

    Après il ne juge que de la valeur artistique des oeuvres et n'a que faire de l'intérêt historique ou documentaire de textes sans valeur littéraire.
    En général, j'ai du mal à le prendre en faute (sauf quelques passions coupables pour des auteurs qui n'ont pas passé la barre de la postérité) quand il parle de la nécessité de juger de la valeur artistique des illustrations (et des illustrateurs), des reliures ridicules du début du 20ème,etc. Quand on voit les artistes qu'il promeut (auteurs, illustrateurs, relieurs) c'est assez rock'n roll à l'époque pour un vieux monsieur (surtout pour les deux derniers).
    Bref, pour faire oecuménique, il appelle à la réconciliation de la droite et de la gauche bibliophiliques : pour l'avenir, faire relier somptueusement (et par les bons artistes) au bon moment les auteurs et les illustrateurs qui en valent la peine.
    Pour le passé, faire (sans nostalgie et sans révérence) avec les pêchés des ancêtres.

    Qui trouverait aujourd'hui normal qu'un bibliophile trouvant un exemplaire tel que paru (les siècles en plus) se précipite chez son relieur : massicotez moi, lavez moi et ré-encollez moi tout ça et mettez lui un beau maroquin dans le goût du 20ème siècle…?

    J'ai, mais c'est personnel, l'impression que parfois on (et j'en suis) se paie ce faste qu'on ne s'autoriserait, dans tous les sens du terme, pas aujourd'hui.

    Bonne soirée,
    Olivier

  6. Eternel débat, qui me surprend toujours parce qu'il oppose contenant et contenu. A ma droite les bibliophiles amateurs de grands textes, dont on aimerait être certain qu'ils les lisent, à ma gauche les amateurs de reliures, qui oublient parfois qu'un livre c'est d'abord un texte.

    Il est toujours amusant de constater que ce sont toujours les premiers qui critiquent les seconds. Mais il est surtout étonnant parce que cette opposition au fond n'a pas de sens. On peut avoir un grand texte dans une grande reliure, c'est ce à mon sens ce qu'il faut rechercher. Mais on peut aussi avoir de ces textes recherchés par les bibliophiles qui sont en fait illisibles (qu'importe alors qu'ils soient mal ou bien reliés), ou de très belles reliures sur des textes sans intérêt… par exemple sur des textes religieux, pour ne pas les nommer…

    Après, la bibliophilie est aussi pour moi affaire de sensualité, et je souffre toujours de voir la reliure vue de manière quelque peu péjorative. Peut-être parce que je suis aussi un grand lecteur, paradoxalement. Et la relation charnelle avec le livre est sans doute ce qui m'a fait évoluer de la lecture à la bibliophilie.

    Mais encore une fois, pourquoi opposer l'un à l'autre, c'est un débat simpliste, qui n'est pas à la hauteur de la bibliophilie, finalement… Non?

    Je vois rarement les bibliopégimanes critiquer les amateurs de textes, et c'est sans doute parce que je suis viscéralement au milieu du gué, que mon coeur peut se permettre de pencher vers les premiers. Je les trouve plus sympas! 🙂

    A gauche donc, mais ça, fidèles lecteurs, vous le saviez déjà :))))

    Hugues

  7. C'est bien Vandérem qui avait raison et qui était le vrai bibliophile. Les "Beraldistes" n'étaient effectivement que des collectionneurs de plats et de contreplats dits "doublures" : ce sont eux-mêmes qui disaient qu'ils n'avaient rien à faire des textes.

  8. On pourrait ajouter : lavés, habillés de manière anachronique, affichant des provenances héraldiques ridicules, truffés, etc.
    Le miracle ce n'est pas de trouver un 16,17 ou 18ème un tant soit peu rare habillé par Bauzonnet mais de le trouver sans qu'il est rencontré le couperet et les chèvres du 19ème.

    Vandérem est drôle parce qu'il est méchant et peu complaisant (il devait avoir plein d'amis ;-)). Titrer, à propos de la vente Béraldi, "une collection de plats" c'est gonflé.
    Moi j'adore (sans m'exonérer de l'attirance, forcément coupable, pour les livres anciens en maroquin bien lustré du 19ème).

    Olivier

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